Combien de temps ça va durer ?

KaaFaut-il être iconoclaste pour ne pas croire aux idoles nationales ? Un peu rabat-joie pour ne pas céder à l’exaltation du « génie belge » ? Quand on habite un pays qui ressemble à Stromae : sympa, talentueux, métissé, polyglotte, ouvert sur le monde et donc merveilleusement belge, on n’est pas loin du paradis. Mystification passagère ou naissance réelle d’un « homo belgicus » qui préfigure l’humanité joyeuse de demain ? Le noir-jaune-rouge annonce-t-il des lendemains qui chantent ? Combinaison réussie du nationalisme et du politiquement correct ? Feu de paille allumé par un régime aux abois ? Dynamique nouvelle ?

Trop tôt pour le dire. On juge une politique sur ses résultats. Et ce qui se passe actuellement relève incontestablement de la politique, sans contradiction ni débat. Rien qu’une mise en condition de l’opinion. L’offensive médiatique, à la faveur de succès plus ou moins remarquables auxquels d’autres pays sont habitués, verse dans la propagande et le populisme, mais nul ne se risque à le dénoncer car, une fois que la machine s’emballe, il vaut mieux souffler dans le sens du vent. Après la couverture et l’espèce de publi-reportage du Nouvel Obs qui, pour le seul marché belge, s’est enflammé pour « le génie des Belges », après une overdose de noir-jaune-rouge dans la presse quotidienne, après la télé, la radio et les collègues de bureau, voilà que Le Vif/L’Express entonne à son tour l’hymne à la mode en Belgique francophone : « Belgium is beautiful ».

L’argument, toujours le même : « Et si les Diables rouges… étaient le reflet d’une nouvelle Belgique qui se lève, décomplexée, sûre de ses qualités et prête à conquérir le monde ? » De quoi nourrir un « Belgium dream » qui justifie à lui seul tous les superlatifs, car le nationalisme est là qui menace : « De Destrée à De Wever, un même credo », titre ainsi Le Vif/L’Express, après avoir publié, voici quelques semaines, un dossier à charge contre les « nationalistes wallingants ». Le noir-jaune-rouge dégage une autre impression, cela va de soi. Le succès des Diables rouges n’est pas dû au hasard, décode le magazine, « il a été voulu et construit, dans un secteur hautement concurrentiel, qui exige une discipline de fer –individuelle et collective-, un encadrement archi-professionnel (s’agissant de l’Union belge de football, cela prête à sourire)… «  Bref, ce succès est celui du « modèle belge qui vaut de l’or ». Stupéfiant. Gageons que Di Rupo n’oserait pas aller si loin dans la récupération politique, mais puisque c’est un magazine d’information qui le dit…

« Le Belge : un Français qui ne râle pas, un Néerlandais qui n’est pas arrogant et un Allemand qui n’est pas rigide. » Ben oui, c’est tout simple après tout. Le Belge est meilleur parce qu’il est belge, telle est la leçon du Vif/L’Express qui accusait précédemment Robert Collignon d’avoir voulu « mettre la Wallonie dans la tête des Wallons » quand il occupait la fonction de ministre-président de la Région wallonne. Avec la Belgique, on touche à l’universel, c’est quand même autre chose. Il est vrai que les Wallons ne sont rien sans la Belgique. Ils sont des Belges qui vivent en Wallonie, cela doit suffire à leur fierté. Mais des Belges incomplets s’ils ne parlent pas le flamand, car le vrai Belge est au moins bilingue. Cette leçon-là, c’est Stromae qui nous l’a donnée. C’était sa façon à lui de fêter la Communauté française de Belgique. On applaudit.

Cette déferlante de messages allant dans le même sens, cet enthousiasme populaire, cet optimisme retrouvé, c’est donc la vérité d’aujourd’hui. Peut-être avons-nous tort de penser autrement. Peut-être est-il faux de penser que la Wallonie a besoin de s’affirmer pour se donner un avenir. La Belgique EST son avenir, punt aan de lijn. La Belgique est indispensable à l’Europe et au monde, il y a même des Français pour le claironner dans nos oreilles. Arrêtons d’agiter les démons communautaires. Il n’est pas sûr que la Flandre envisage encore d’assécher la Wallonie et, de toute façon, puisqu’elle est majoritaire et plus riche, il lui revient de peser davantage en Belgique. Pour l’économie wallonne, il suffit de regarder comment fait la Flandre. Ne mélangeons pas tout. Belge un jour, Belge toujours. Quand il s’agit de son pays, penser le divorce est criminel. Bien sûr, ensemble avec les Flamands, on peut se rapprocher des Pays-Bas. C’est un peu la vocation de la Belgique, après tout. Tant pis  si les révolutionnaires de 1830 voyaient les choses autrement. Nous sommes en 2013. Ce qui importe à présent, c’est de montrer l’exemple à l’Europe. Une confédération belgo-hollandaise, avec une armée commune, un championnat de foot commun, c’est peut-être un bon plan pour les Wallons du XXIe siècle.

La France, elle doit seulement nous servir de faire-valoir. Car les Français ne sont pas comme nous. Ils sont mal dans leur peau, mal dans leur pays sclérosé. Peut-être avons-nous tort d’imaginer de nouvelles formes de collaboration avec la France. Il y en a déjà trop sur le plan culturel. Fort heureusement, les choses bougent. « La RTBF et la Communauté française veulent créer une industrie de la fiction télé chez nous… Comme ailleurs, l’enjeu est économique mais surtout identitaire. » C’était dans Le Soir de mercredi, avec l’explication suivante : « C’est ce que l’on pourrait considérer comme un effet… de la mondialisation : plus on nous montre sur tous les écrans du monde la même chose, plus le public ressent la production locale comme une affirmation et une reconnaissance de son identité et les plébiscite. Les cas de la Flandre, de la Scandinavie, d’Israël, du Québec sont les exemples les plus marquants d’une industrie des médias au service d’une identité minoritaire culturellement et linguistiquement. » Ce sont les Wallons qui sont minoritaires en Belgique, pas les Flamands. Mais sans doute qu’on a mal compris. C’est l’identité belge qu’il faut entretenir auprès du public belge francophone (ben oui, nous ne sommes pas français). D’ailleurs, la RTBF a déjà réalisé une série (A tort ou à raison) qui pourrait lui servir de modèle. L’action se passe à Bruxelles. Avec Stromae, pourquoi ne pas suggérer de produire une série « made in Belgium »  complètement bilingue, authentiquement belge ? Après tout, c’est très tendance en Communauté française de Belgique, à Liège aussi.

Combien de temps ça va durer ?

On espérait un débat ouvert sur l’avenir de la Wallonie et, à la place, on a une condamnation sans appel du Mouvement wallon, quelque chose qui ressemble à une chasse aux sorcières, à une révolution nationale engagée au nom des plus hautes valeurs morales. Il faut bien montrer aux électeurs flamands que la chasse aux démons communautaires est ouverte en Wallonie aussi. Dans un esprit de réconciliation nationale, on devrait peut-être oublier ce qui nous a divisés. Peut-être oublier la réalité. Croire et communier.

Combien de temps ça peut durer ?

Georges R.

8 réflexions sur « Combien de temps ça va durer ? »

  1. « Combien de temps ça va durer ? »

    Cela dure depuis 1814…soit depuis deux cents ans très bientôt…

    Et si le Royaume né en 1830/1831 est bien entré en « phase terminale » depuis la fin des partis politiques belges, dans les années septante, avec leur partition en partis flamands et partis « francophones » (« francophones », pas « français »), cette « phase terminale » dure et dure car les forces politiques et sociales flamandes, tout à leur souci de « garder » Bruxelles, acceptent pour cela, contre leur gré, de garder aussi la Wallonie et donc de rester dans le Royaume, et ce aussi longtemps que nécessaire pour arriver à séparer pleinement l’une de l’autre.

    Quand aux forces politiques et sociales franco-belges, en deux cents ans, elles sont restées profondément pro-belges, y compris en Wallonie, tendance étayée par le choix d’un régionalisme wallon dans le cadre belge ( la plupart des réunionistes wallons ne sont-ils pas d’anciens régionalistes ?)… La Wallonie n’a jamais engendré un courant pro-français constant et puissant (lequel est également inexistant en Suisse romande, où l’on préfère le compromis d’autonomie passé avec la Suisse alémanique plutôt que l’engloutissement supposé et craint dans la France « jacobine »). Aucun secours déterminant n’est donc à attendre de ce côté-là. D’autant que, du coup, la France est silencieuse et inerte.

    Donc les Flamands sont les vrais maîtres du calendrier, tant qu’ils disposeront d’une collaboration « francophone ». Laquelle ne leur fera pas défaut tant que les décideurs franco-belges préféreront une soumission à la Flandre (bien désagréable mais si connue) à une soumission à la France (inconnue et menaçante). Et il en sera ainsi tant que la Flandre saura préserver les intérêts de ces décideurs. Et tant que le ralliement à la France, dans la conception fausse que les élites franco-belges s’en font, c’est à dire proche de celle que préconisent les rattachistes historiques, soit l’obligation d’une « assimilation institutionnelle » totale, sera perçu par eux comme gravement attentatoire à leurs intérêts.

    Le compromis d’octobre 2011 exprime cette évidence. Comme le bonheur de se sentir « belge » dans le moment présent, avec un bon roi si belge et si jeune sinon jovial, et un bon Premier ministre si « francophone ». La prochaine crise tuera bientôt ce court bonheur. Et nous dira si un nouveau compromis de même nature est possible, qui permettrait à la Flandre de parfaire la construction progressive de son Etat national et l’affermissement de son contrôle de Bruxelles, tout en préservant encore suffisamment le noyau dur des intérêts des milieux dirigeants franco-belges. On peut le craindre. En attendant, on amuse la galerie avec la « nation francophone », la « nation wallonne », l’«autonomie» bruxelloise, la « Fédération » W-B, concepts dépourvus de tout contenu, pour exprimer une capacité de résistance et une capacité d’anticipation, capacités en vérité inexistantes.

    Mais, bon, viendra bien le moment où, tout lien de solidarité institutionnelle et surtout financière entre la Flandre et la Wallonie sera quasi-rompu, ce qui reviendra à ce que la Flandre aura abandonné la Wallonie, et à ce que la classe dirigeante de celle-ci, menacée d’être privée de sa rente institutionnelle, incapable de diriger le pays, en perdition, et avouant que l’indépendance ne serait pas viable, viendra négocier à Paris, donc avec la France en lieu et place de la Flandre, le statut d’intégration/autonomie de la Wallonie et donc le maintien de la rente de sa classe dirigeante. Quant à Bruxelles, son sort sera entre les mains des Bruxellois, qui devront opter entre un maître flamand et un maître français, en fonction des promesses de statut faites par l’un et par l’autre. Restera à la France à savoir profiter de cet effet d’aubaine. Ce qui n’est pas sûr, mais reste encore probable.

    « Combien de temps ça va durer ? » Il faut accepter de ne pas être à quelques années près…

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    1. « Peut-être est-il faux de penser que la Wallonie a besoin de s’affirmer pour se donner un avenir »… est-il écrit dans l’article…
      Vous précisez – correction? – « Et si le Royaume né en 1830/1831 est bien entré en « phase terminale » depuis la fin des partis politiques belges, dans les années septante, avec leur partition en partis flamands et partis « francophones » (« francophones », pas « français ») »

      Là se situe une des limites de la question. Il y a des partis flamands (néerlandophones) et des partis « francophones », c’est à dire ni-wallons, ni français.
      Francophone est un synonyme de « belge ». C’est un faux-amis comme disent les linguistes. Les premiers francophones étaient Flamands. Ils sont tout naturelleemnt devenus bilingues et ont été rejoints par des Bruxellois qui se sont progressivement francisés et quelques Wallons émigrés là-bas qui les ont rejoints par accculturation. Leur caractéristique principale est d’être viscéralement anti-Français. (Et donc également anti-Wallons).
      Des partis wallons, même non-rattachistes, seraient déjà grand un pas dans la bonne direction. La proximité culturelle avec la France ne pourrait qu’accélérer le processus.

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  2. Combien de temps, cela peut-il durer ? Jusqu’à la mort des derniers Wallons, pardi.

    C’est tout de même incroyable. Depuis les années 50, nous avons assisté à un remplacement progressif des Wallons de souche par d’autres populations, puis au ralliement de la gauche maçonnique à la monarchie, puis à la négation de notre identité, le terme wallon étant désormais quasi tabou et l’histoire de Wallonie niée ou révisée. Et tout cela, dans l’indifférence générale…

    Quand on nie à ce point un peuple, quand on s’acharne autant sur lui, quand on cherche à le faire disparaître de la surface de la planète… eh bien, cela porte un nom, il me semble. Ce gouvernement d’initiés veut notre mort, ni plus ni moins. Soit les Wallons le comprendront, soit ils disparaîtront purement et simplement.

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  3. Par ailleurs, je constate avec plaisir l’évolution de Monsieur Lenain : « Quant à Bruxelles, son sort sera entre les mains des Bruxellois, qui devront opter entre un maître flamand et un maître français, en fonction des promesses de statut faites par l’un et par l’autre. »

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