Comment Jacques Lenain voit l’avenir de Bruxelles

Jacques LenainVoici comment Jacques Lenain introduit sa réflexion concernant Bruxelles. Nous publierons sa longue analyse par morceaux, de semaine en semaine, à partir du week-end prochain.

BRUXELLES, « VILLE INTERNATIONALE » ?

ENTRE FAUSSE INDÉPENDANCE ET VRAIE AUTONOMIE 

Par Jacques Lenain, avril 2013

1. Dans un entretien publié par le journal belge « Le Soir », le 6 août 2011, François Perin, homme politique franco-belge de premier plan (constitutionnaliste, ministre, historien,…) de la seconde moitié du XXème siècle (né en 1921, il s’est retiré de la politique active dans les années 1980), donnait son opinion sur le devenir de la Belgique, et de ses trois composantes, la Flandre, la Wallonie et Bruxelles. Depuis longtemps persuadé de la fin inéluctable du Royaume belge (il quittera définitivement le Sénat belge, en 1980, déclarant magistralement « ne pouvoir rester représentant d’un État auquel il ne croit plus et d’une nation qui n’existe plus »), et constatant que la Flandre est une « nation », il exprimait le souhait qu’elle prenne rapidement son indépendance. Ne croyant pas à la faisabilité d’un État Wallonie-Bruxelles (la « Belgique résiduaire », une « folie » selon lui), ni à l’aptitude de la Wallonie à s’ériger en État-nation, il attendait de la Wallonie qu’elle décide de rejoindre la France (sans dire, cependant, à quelles conditions). Pour Bruxelles, après avoir constaté son impossible annexion par la Flandre (au motif évident que sa population très majoritairement de culture française s’y opposera farouchement), il constatait que « Bruxelles est une ville internationale. Point ». Il ajoutait cependant : « les Bruxellois… sont francophones mais francophobes », pour justifier l’impossibilité d’une « solution française » semblable à celle qu’il préconisait pour la Wallonie.

2. Ainsi, en quelques mots, F. Perin a « donné » une nouvelle citoyenneté/nationalité future aux Flamands, celle du prochain État flamand souverain. Et une nouvelle citoyenneté/nationalité aux Wallons, celle de l’État français. Mais quelle citoyenneté/nationalité donnait-il aux Bruxellois, en se bornant à faire de Bruxelles une « ville internationale » ? Car, au regard de la citoyenneté/nationalité, dont toute personne est généralement dotée, et sans laquelle elle connaîtrait le sort funeste de l’apatride (celui qui n’a pas de citoyenneté/nationalité, donc pas de patrie), que donne le concept de « ville internationale » ? Nous allons le dire : rien. Ainsi, « Bruxelles, ville internationale » est un « lieu commun », tout comme l’est « Bruxelles, District européen », un énoncé rassurant et trompeur, qu’il faut disqualifier. Aussi, pour traiter du devenir de Bruxelles une fois le Royaume belge franco-flamand disloqué, après avoir d’abord écartées les options absurdes ou dangereuses, dont ces deux-ci, nous détaillerons celles susceptibles d’apporter à Bruxelles le moyen de conserver sa personnalité et de protéger sa liberté, aux côtés de la Wallonie, face à une Flandre hostile et qui sera plus menaçante que jamais après être devenue un État souverain et ambitieux.

3. Plus précisément, après avoir clarifié le concept de « Bruxelles, ville internationale », totalement « creux » au plan juridique (I), nous examinerons celui de « Bruxelles, District européen », dont la séduction facile tient à la supposée « protection » européenne contre la Flandre que ce « District » apporterait, une protection totalement illusoire puisqu’un tel statut « européen » serait juridiquement impossible à mettre en œuvre (II). Nous ne manquerons pas de mentionner ensuite, pour l’écarter aussitôt, la proposition des ultra-nationalistes flamands, celle, très peu vraisemblable parce que non envisageable pour l’immense majorité des Franco-Bruxellois, de « Bruxelles, entité intégrée au futur État flamand » (III). Après, nous traiterons du cas hypothétique de « Bruxelles, entité fédérée avec la Wallonie » dans un État commun, un Royaume de Belgique continuée sans la Flandre, pour en montrer la fausse évidence et l’impossibilité (IV). Puis nous regarderons avec attention l’option, apparemment plus probante, au plan du droit du moins, de « Bruxelles, Cité-État », un État ayant les attributs de la souveraineté, un État membre de l’Union européenne, mais dont nous démontrerons (en nous aidant du cas de Monaco, Principauté soi-disant « souveraine ») que son adoption serait « mortelle » pour le devenir de Bruxelles, car il serait faussement protecteur face à une Flandre durablement hostile pour une Cité entièrement enclavée au sein de celle-ci (V). A partir de ce constat, nous expliquerons pourquoi Bruxelles doit opter résolument pour une protection française, la seule solution efficace et permanente face au nouvel État flamand menaçant, protection qui ne pourra cependant être effective que si Bruxelles consent que son territoire et sa population deviennent d’appartenance française, donc que si les Bruxellois acceptent le statut d’une « Bruxelles, entité intégrée à la France », choix qu’aurait fait préalablement la Wallonie (VI). Mais nous écarterons aussitôt, parce qu’inacceptable et inapplicable, l’idée très simpliste, erronée tant sur le plan politique que sur le plan juridique, d’une « Bruxelles, Ville et Région de France » qui, en choisissant de devenir française, pour se prémunir contre la menace permanente de l’étranglement flamand, serait contrainte de n’être qu’une Ville/Région française de droit commun, statut réducteur voire spoliateur qui priverait les Bruxellois et Bruxelles, et aussi les Wallons et la Wallonie, devenue elle aussi simple « Région de France », de leur héritage institutionnel belge et de leur récente autonomie interne (VII). Ce qui nous conduira à définir le concept d’un statut français ad hoc pour Bruxelles, un statut particulier d’autonomie, qui serait semblable à celui de la Wallonie, mais avec des caractéristiques propres, aboutissant à une autonomie renforcée, le statut d’une « Bruxelles, Ville-libre et Ville Française », une Ville-libre qui, tout en étant française de droit, serait dotée d’une autonomie politique, institutionnelle et financière développée (une autonomie proche, par exemple, de celle dont jouit l’entité de Porto-Rico, territoire non « fédéré » des États-Unis d’Amérique), une autonomie qui serait bien supérieure à celle qui est présentement la sienne dans l’État belge franco-flamand et qui est, au demeurant, remise en cause par sa partie flamande dominatrice (VIII).

4. Toutefois, avant de procéder à cet examen, cette revue hiérarchisée des options possibles, il convient de dire ici que le choix de celle à retenir pour l’avenir de Bruxelles, choix qui n’interviendra qu’une fois la certitude acquise que le Royaume de Belgique est condamné, appartiendra aux citoyens belges de la région de Bruxelles, et à eux seuls. En effet, à ce moment-là, la communauté des citoyens belges de Bruxelles disposera du pouvoir d’autodétermination, le même que celui qui sera mis en œuvre par les communautés flamande et wallonne dans les Régions de Flandre et de Wallonie. C’est là un acquis essentiel que cette existence constitutionnelle et réelle de la Région bruxelloise, entité belge de même « rang » que les entités régionales flamande et wallonne, et c’est donc aussi une erreur stratégique flamande majeure d’en avoir accepté la création, en 1989, ce qui explique la tentative flamande, sans doute désespérée, de la remettre en cause maintenant, avant l’échéance fatidique.

La population bruxelloise, ses élites, et, en particulier les milieux politiques dirigeants, anesthésiés par leur loyalisme mécanique au Royaume belge, sont encore aujourd’hui dans l’incapacité de passer de leur insouciance forcée d’hier à l’acceptation lucide de la réalité qui vient : la fin du Royaume belge franco-flamand. Dans un premier temps, seule une minorité éclairée et agissante pourra oser dire le vrai, et, soucieuse d’éviter le chaos, commencer dès maintenant à préparer un nouveau devenir pour Bruxelles, en traitant sérieusement des options qui s’offriront à Bruxelles une fois le Royaume franco-flamand entrée dans la phase terminale de sa dissolution, et en discernant et en défendant celle qui pourra alors considérée comme la meilleure.

(A suivre)

5 réflexions sur « Comment Jacques Lenain voit l’avenir de Bruxelles »

  1. Jacques Lenain, que je considère comme un ami, possède une capacité d’analyse, en outre très bien structurée, du vlaams belgenland que nous subissons au quotidien. Il est hautement temps de nous débarrasser de ce fardeau appelé Belgique, dont la composante française est devenue l’esclave, peu à peu, depuis un bon demi-siècle. Le pire est que l’idéologie flamande, d’obédience ultra-libérale, ait réussi à imposer ses vues à la Commission européenne, avec l’appui – voire la direction – de Mme Merkel. Quelle direction – France ou Allemagne – la Wallonie choisira-t-elle ? Poser la question, c’est y répondre, n’en déplaise à Allemagnette.

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  2. L’analyse de Jacques LENAIN est tout à fait pertinente, mais… Certes, François PERIN constatait que si les Bruxellois sont majoritairement francophones, ils sont tout autant francophobes. Mais que dire des Wallons – s’il en existe encore assez ! – qui ont adopté quasiment cette même attitude ? Dans mon souvenir, je n’avais jamais constaté autant d’ignorance de la symbolique wallonne et autant de néo-nationalisme belgeois, systématiquement portés, encouragés par les medias, les politiques et toutes associations. C’est pourquoi je reste très pessimiste, au point de croire que les francophones accepteront encore cette suivante révision constitutionnelle que PEETERS et les autres appellent « confédéralisme ». Oui ! Le Belge francophone, bruxellois ou soi-disant wallon, est redevenu un nationaliste belge. Il acceptera tout de la Flandre pour sauver sa Belgique envers et contre tout éternelle.

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  3. L’analyse laisse complètement de côté le fait que Bruxelles constitue en fait une des plus grandes villes du Maroc et une ville importante de la Turquie (dont les ressortissants s’empressent d’aller faire s’inscrire dans les ambassades concernées et dont la Belgique feint d’ignorer l’intelligence avec des États étrangers), qu’on y parle dans certains quartier aucune des langues prévues à l’article 4 de la Constitution belge. Le Bruxelles des affaires est flamand, car de jour, cette ville est submergée par les travailleurs flamands qui estiment être chez eux à Bruxelles: Par défaut, dans toute administration publique ou privée centrale, tout est en flamand. À terme, la « francophonie » de Bruxelles basculera vers le communautarisme allochtone et le tout-à-l’anglais.

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