Mittal, patron voyou ?

Suite à un courriel  envoyé à mes contacts où je taxais Mittal de patron voyou, deux amies me rendent attentives à l’opinion qu’avance le Président du CRISP dans les colonnes du « Soir ». Pour Vincent de Coorebyter, ce serait le système pervers instauré par la classe politique nationale, régionale et européenne qui serait condamnable. Les gouvernements français (pour Florange) et wallon (pour la région liégeoise) seraient les premiers responsables de la liquidation programmée des sites sidérurgiques lorrains et wallons, sans oublier la responsabilité de la politique de la Commission européenne.
Paul D.

Vincent de CoorebyterVincent de Coorebyter, Président-directeur général du Centre de recherche et d’informations socio-politiques (Crisp)

En quelques jours, Lakshmi Mittal est devenu, en Belgique francophone, le symbole du patron voyou. Alors que sa décision de supprimer sept lignes à froid dans le bassin sidérurgique liégeois est d’abord lourde d’enjeux sociaux, avec 1.300 emplois directs menacés, le débat qu’elle a entraîné a immédiatement pris un tour moral, proche de l’imprécation. Et, de fait, certains comportements choquent. Mais, de la même manière qu’on évitait soigneusement de réformer la condition ouvrière, au XIXe siècle, aussi longtemps qu’on l’abordait sous l’angle moral de l’alcoolisme et de la misère éducative, on voit mal comment éviter d’autres désillusions économiques si l’on se focalise sur les choix de l’homme Mittal plutôt que sur les conditions qui les favorisent.

Dans un contexte de crise durable de la sidérurgie européenne, chaque investisseur qui promet de préserver une partie du potentiel de production est accueilli comme un sauveur. C’est là une métaphore commode pour les responsables politiques et pour les experts en communication, quand ils doivent commenter la bonne nouvelle. Et c’est une réalité pour les travailleurs concernés, qui savent quelles difficultés ils rencontreraient pour retrouver un emploi dans leur secteur ou dans leur région. D’où le fait que lors de son OPA sur Arcelor en 2006, au moment où les Français menaçaient de fermer leurs sites wallons, Lakshmi Mittal a fait figure de sauveur en Wallonie. Mais son ambition de relancer le bassin sidérurgique liégeois en prenant le contrôle d’Arcelor n’a été perçue dans ces termes-là que par ceux qui voulaient y croire. Pour tout groupe industriel, chaque investissement est conçu comme une source de profit lorsqu’il est effectué et devient une variable d’ajustement lorsque l’évolution du marché le commande. Et cela vaut d’autant plus pour le groupe Mittal que le pouvoir de décision y reste concentré dans la famille, alors que son horizon est mondial : au moment où, comme aujourd’hui, il est en proie à une dette colossale et à des surcapacités, la Wallonie n’est qu’un pion sur son échiquier.

Au fil d’une série de chocs successifs, entre OPA hostiles et fermetures d’unités de production de grande taille, le monde politique a intégré la volatilité des investissements industriels et a cessé de tabler sur un ancrage durable des entreprises sur le territoire, a fortiori lorsque leur capital est étranger à 100 %. Au plan régional, fédéral et européen, la politique économique prend avant tout la forme de mesures d’attraction et de soutien des entreprises, non plus, comme ce fut longtemps le cas, en jouant d’abord sur la qualité des infrastructures et de la formation, gage de productivité élevée, mais en misant davantage sur des aides financières directes, des diminutions de charges et des mesures fiscales de plus en plus généreuses puisque chaque pays se sent obligé de tenir compte du dumping exercé par ses voisins. À quoi s’ajoute, depuis la mise en place en 2005 d’un système européen d’échange de quotas d’émission de gaz à effet de serre, l’attrait que constitue l’attribution de droits à polluer que les entreprises peuvent revendre à d’autres sociétés si elles n’en ont pas fait usage.

Il est vrai que Mittal ne joue pas le jeu. Les aides à l’investissement et à l’emploi doivent encourager les patrons à prendre des risques et à maintenir des outils performants, tandis que le marché européen du carbone devait inciter les entreprises à moins polluer afin de profiter de la revente de leurs quotas de CO2 restés inutilisés grâce à des techniques plus respectueuses de l’environnement. Lakshmi Mittal, lui, a mis en place une stratégie d’achat à bas prix d’aciéries en difficulté, et a joué sur les rivalités régionales et nationales, sur des promesses d’investissement et sur le chantage à l’emploi pour obtenir des aides publiques. Ne tenant pas ses promesses, restructurant sans moderniser, mettant ses aciéries en veilleuse sans accepter de les vendre à des concurrents, Mittal a déçu les gouvernements européens qui avaient espéré, en l’accueillant, éviter la disparition d’installations anciennes que tous les spécialistes jugeaient condamnées. Quant à la revente des quotas de CO2 non utilisés, Mittal a abondamment usé de cette technique au fur et à mesure de l’arrêt temporaire de ses hauts fourneaux les moins rentables, dont ceux de Charleroi et de Liège. Mittal y a trouvé une source de plantureux bénéfices – surtout en ce qui concerne les quotas mis gratuitement à sa disposition en contrepartie de sa promesse de relancer le haut-fourneau d’Ougrée –, tout en provoquant une chute du prix des quotas de CO2 sur le marché européen, ce qui a permis aux entreprises polluantes de racheter à bas prix des droits d’émettre des gaz à effet de serre.

Pour autant, la dénonciation du comportement de Mittal est loin d’être convaincante. Car en insistant sur l’idée que Mittal aurait abusé du système d’aides aux entreprises, on laisse entendre qu’il y aurait eu une rencontre fortuite entre le système et un profiteur du système. Mais, en réalité, il n’y a pas d’un côté ceux qui recourent au système et de l’autre côté ceux qui en profitent. De la manière dont il est conçu, c’est-à-dire en ne conditionnant pas les aides à des engagements contraignants en matière d’emploi ou d’investissement, le système invite à en tirer profit : il organise la recherche de profit, il la consacre par le droit, il est expressément destiné à séduire les entreprises qui, sans lui, renonceraient à investir.

Prétendre que certains détournent le système revient à occulter le fait que le système n’est pas destiné à empêcher les détournements : s’il ne cherche pas à les encourager, il prend sciemment le risque qu’il en existe. Au niveau belge comme au plan européen, le système des aides et des incitants n’est pas conçu pour des entreprises particulières, dont on aurait vérifié au préalable la vertu et les bonnes intentions, mais pour l’ensemble des acteurs économiques, dont on espère que la volonté de profit les rendra sensibles aux opportunités qu’on leur propose. Loin que les patrons voyous soient des hors-la-loi qui bafouent les règles du système, ce sont des procéduriers qui s’engouffrent dans le système pour en utiliser toutes les ressources et, le cas échéant, pour en exploiter également les failles en les transformant en ressources.

Lorsque Sudpresse a dévoilé, il y a trois semaines, la création d’une fondation privée à l’initiative de la reine Fabiola, le grand public a découvert que le statut de fondation privée peut favoriser des buts non lucratifs, mais peut également servir à gérer un patrimoine ou une entreprise en bénéficiant d’un régime fiscal extrêmement favorable. S’agissant de la reine, il n’y avait pas, ici non plus, rencontre fortuite entre un système vertueux et une intention discutable : c’est le système qui suscite l’intention, c’est l’existence légale d’une opportunité qui incite à l’exploiter et qui donne l’idée d’en profiter, comme en atteste l’activité débordante des cabinets de conseil privés et des cellules fiscales d’entreprise qui cherchent en permanence la manière d’optimiser les mesures en place (obtenir un maximum de subsides et d’aides tout en payant un minimum d’impôts).

Si l’on veut moraliser le système, il ne suffira pas de s’attaquer aux individus ou de dénoncer leurs choix après coup. Il faut réfléchir à des contreparties efficaces, c’est-à-dire, dans certains cas, contraignantes, et donc tenter de les mettre en place au niveau européen, puisque le rapport de force est défavorable aux pouvoirs publics à l’échelle régionale ou nationale étant donné la capacité des entreprises à exercer un chantage à la délocalisation. Et il faut réfléchir, même si le terme est passé de mode, au rôle régulateur des interlocuteurs sociaux et de l’État, qui ont fait la preuve, en Allemagne et en Suède notamment, de leur capacité à faire émerger des groupes nationaux ou mondiaux et à préserver leurs intérêts dans un contexte de globalisation.

2 réflexions sur « Mittal, patron voyou ? »

  1. Cela va, tout à fait, dans les interventions de mon ami Bernard Wesphael, député wallon du MG. De plus, croire la sidérurgie complètement morte est une invention La qualité de l’acier en région liégeoise est une des meilleures au monde tout comme l’inox à Charleroi.Les pertes d’emplois tant immédiates que que secondaires par la règle de l’effet de cliquet ouvrent la porte à des mouvements sociaux dont l’ampleur n’ira qu’en grandissant. Mesdames et Messieurs les politiques, accrochez-vous, il va y avoir du sport …

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  2.  » Il est vrai que Mittal ne joue pas le jeu.  » (lire ci-dessus Paul D.) Alors, écrivons Mittal = filou pas voyou !
    Mais quand j’écrivais dans un autre commentaire Di Rupo et Mittal = frères jumeaux, la phrase suivante permet de le soupçonner :  » Prétendre que certains détournent le système revient à occulter le fait que le système n’est pas destiné à empêcher les détournements  » (lire ci-dessus Paul D.). N’oublions pas le discours raccoleur à Davos. Le PS n’est-il historiquement chargé de défendre la justice sociale en notre « Royal pays de cocagne « .

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