Le chagrin des Belges (de Wallonie et de Bruxelles)

Les Belges (francophones) n’ont pas le moral. C’est ce qu’a révélé une enquête à laquelle le journal Le Soir a consacré quelques pages tout au long de cette semaine. Il n’était pas dans notre intention d’évoquer ce sujet.  Mais voilà que, pour les lecteurs du journal Le Monde, Jean-Pierre Stroobants remet cette information dans le contexte général d’un pays qui disparaît lentement… Nous reprenons l’intégralité de son article.

Les Belges vont mal, très mal. « La déprime des Belges, il y a urgence », titrait le quotidien Le Soir mardi 12 juin en présentant un sondage accablant pour le pays. Dans son versant francophone du moins, puisque seuls des Wallons et des Bruxellois ont été interrogés dans cette enquête, menée par une mutuelle, Solidaris, sur un échantillon de 1 000 personnes, 80 médecins généralistes et 60 psychologues et psychiatres. Au royaume d’Albert II, la déprime aussi est régionalisée.

57 % des sondés ont besoin d’un accompagnement psychologique, et autant redoutent pour leurs enfants un avenir obscurci. Six jeunes francophones sur dix ont peur d’être au chômage. Une femme sur dix a tenté de mettre fin à ses jours. La dépression frappe, avec une intensité variable, près d’une personne sur deux. Si l’enquête dit vrai, 2 à 3 millions de Belges se lèvent quotidiennement avec un sentiment de profond accablement.

Les raisons ne peuvent être liées au climat : il pleut autant dans l’Allemagne voisine, qui compte, proportionnellement, trois fois moins de dépressifs… Peut-être alors la montée de l’individualisme et de l’égoïsme, cette « fragmentation » qui laisse chacun livré à lui-même, détaché de la religion, de la famille et des institutions ? Jean-Pascal Labille, secrétaire général de Solidaris, évoque « une culture de la peur, un repli identitaire et un monde du travail de plus en plus dur. Et des crises sociales, économiques et morales, ainsi qu’un meccano institutionnel belge (…) qui ne permet pas de prendre de la hauteur ».

La crise politique qui s’est – provisoirement ? – achevée à la fin de2011 a sans doute joué un rôle néfaste. Le risque de la disparition du pays et de la perte d’une identité déjà fragile a joué d’une manière importante, estiment des observateurs. Le psychiatre William Pitchot juge que la menace de désintégration de l’Etat, « banalisée », est venue s’ajouter à l’insécurité socio-économique générée par la crise financière. « En somme, les gens n’entendent plus de message d’espoir », déclare ce médecin.

PÉRIODE DE DEUIL

Le plus inquiétant est la persistance du désenchantement. Une enquête de… 1997 titrée « Noir, jaune, blues » (noir, jaune et rouge sont les couleurs du drapeau national) avait déjà détecté des symptômes. C’était un an après la célèbre Marche blanche, qui avait rassemblé 300 000 personnes exprimant un malaise aigu. Mais aussi une demande d’éthique face à un avenir jugé menaçant.

Institutions fédératrices, valeurs partagées, normes sociales qui font consensus, projets et raison de vivre ensemble : tout semblait déjà affaibli en 1997. La fameuse affaire Marc Dutroux, avec les disparitions d’enfants et les grandes institutions qui dysfonctionnaient, ne fut que l’accélérateur de tendances lourdes. « La Belgique vit une période de deuil à multiples facettes », diagnostiquait à l’époque Benoît Scheuer, responsable scientifique de l’enquête de 1997. Les Belges ne vivaient pas une crise, mais une transition fondamentale vers un « autre chose » encore flou. Quinze ans plus tard, le flou a viré au gris sombre. Les citoyens belges, confirmant qu’ils sont les cobayes d’une sorte de laboratoire européen, n’ont plus confiance dans leurs institutions et dans des dirigeants accusés d’avoir déserté les questions essentielles.

Avant, le citoyen belge critiquait les institutions qui avaient échoué. Aujourd’hui, il se demande si elles continueront à exister. Le premier ministre, Elio Di Rupo, a récemment mis en garde ses concitoyens – au travers des médias, eux aussi épinglés – contre leur « défaitisme ». Son diagnostic était juste ; ses remèdes – considérer que tout ne va pas mal ou, en tout cas, va un peu moins mal que chez les voisins -, trop courts. En témoigne cette étude.

                                                      Jean-Pierre Stroobants (correspondant à Bruxelles)

2 réflexions sur « Le chagrin des Belges (de Wallonie et de Bruxelles) »

  1. Question: la victime est-elle innocente ?
    Les politiques wallons et bruxellois portent une lourde responsabilité face au marasme décrit dans l’article parce qu’ils préfèrent la facilité de la fuite et de la démagogie. Leur rôle, à l’instar de Jules Destrée, devrait (aurait dû) les inciter à éclairer leurs électeurs des problèmes, des enjeux et des solutions mêmes les plus « chirurgicales » telles la séparation, le divorce. Cela dit, l’Histoire nous enseigne que le peuple ne souhaite pas toujours connaître et affronter la réalité sauf au moment du drame ( du sang et des larmes). Maintenant, en politique, la pièce ne peut pas toujours se dérouler face au public; j’ose espérer que nos « grands hommes et grandes dames » oeuvrent en coulisses afin de sauver non seulement leurs électeurs mais encore la population dont ils ont la charge. Si ce n’est pas le cas, alors la victime est innocente.

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  2. Au cours de la Première Guerre Mondiale, parut à Paris, en 1917, une revue wallonne « France Wallonie » qui évoqua « la proximité étouffante de Bruxelles pour la Wallonie et par conséquent, la nécessité de se tourner vers Paris: le développement culturel propre de villes comme Nancy, Arles, Marseille, Lille, Poitiers, etc, montre (…) qu’il pourrait en être autant pour les villes wallonnes, une fois la réunion à la France accomplie ». (La Wallonie et la Première Guerre Mondiale, page 222, Paul Delforge, Inst. Destrée, Namur, 2008). Non seulement l’idée rattachiste s’exprimait clairement à cette époque mais les Wallons alertaient déjà la France de leur situation. Ce qui semble aussi très intéressant c’est de constater, qu’ à l’époque, la Grande-Bretagne , la France et les Etats-Unis jugeaient que la seule solution consistait, une fois la paix revenue, d’appliquer le principe du droit des peuples à disposer librement d’eux-mêmes; aux Flamands et aux Wallons de décider de leur avenir. La séparation étant de toute façon la seule solution viable.
    Le summum, par rapport à veulerie actuelle des partis politiques wallons emmené par le flûtiste Di Rupo, non seulement les historiens belges, et leurs théories fumeuses et fallacieuses, étaient contestés mais « deux siècles d’histoire des régions wallonne et flamande furent relues attentivement pour montrer leur impossible conciliation sous la tutelle centralisatrice belge ».
    (La Wallonie et la Première Guerre Mondiale, page 222, Paul Delforge, Inst. Destrée, Namur, 2008). Bref, rien n’est perdu, et les réalités vont bousculer les pantins de service qui trompent
    leur peuple. Comme nous vivons une guerre civile feutrée, à défaut de nous faire entendre chez nous, continuons à alerter nos cousins français.

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