Pour la diversité des langues

Notre ami Louis Nisse nous envoie la lettre suivante que nous reproduisons avec grand plaisir.

Paris le 2 août 2011.

 A Monsieur Bernard Werlé.

Copie aux administrateurs de l’association « Avenir de la Langue Française » et à quelques amis.

Monsieur,

Le long message que vous avez envoyé à « Avenir de la Langue Française » énonce beaucoup de vérités avec lesquelles nous sommes tous d’accord. En particulier, la dégradation de l’enseignement nous inquiète tout autant que vous, et nous sommes en relations avec des groupes d’enseignants qui tentent d’agir pour y remédier.

 Notre association a pour but l’action politique. C’est ce qui la distingue d’une association soeur -soeur aînée- « Défense de la Langue Française », plus orientée vers le bon usage et l’action culturelle.

 En effet une lutte politique intense a lieu dans le monde, et l’éviction de certaines langues de communication au profit d’autres est l’un des moyens mis en oeuvre par les puissances dominantes pour se subordonner d’autres pays.

Pour appeler un chat un chat (plutôt qu’un félidé amateur de crème fraîche), les puissances anglo-saxonnes s’efforcent d’imposer l’anglais afin de verrouiller leur domination politique et d’imposer le système économique assurant le pouvoir des banques, le système même qui est en difficulté à présent. Plus qu’une langue courante permettant de diffuser les connaissances, l’anglais est devenu un moyen de propagande au service des puissants.

 La lutte politique pour le maintien de la diversité des langues participe donc à la lutte générale pour le maintien des libertés : liberté individuelle, liberté de l’esprit, et liberté collective des nations sans laquelle la liberté individuelle n’est pas possible.

C’est ce but qui motive notre action.

 Je ne puis résumer en quelques phrases tous les aspects de l’effort constant fait par les dominants afin d ‘imposer l’anglais comme seule langue de communication, en particulier en Europe. Aussi vais-je vous en donner un exemple, tiré de mon expérience personnelle de chercheur scientifique.

L’Agence Nationale de la Recherche (ANR), conçue comme une branche nationale d’une agence de l’Union européenne, et créée depuis quelques années pour subordonner tous les instituts de recherche le CNRS, l’INSERM etc., impose l’anglais dans la recherche en France. Par exemple, dans les appels à propositions (qui tendent à devenir le seul mode de financement de la recherche), les dirigeants de l’ANR écrivent :

 «Le résumé sera rédigé en français et en anglais. Le dossier scientifique (annexe technique) sera rédigé en anglais. »

 «Les projets devront être présentés en anglais, avec un résumé en français, selon le dossier scientifique et technique, en incluant l’annexe financière »

 «Envoi de deux fichiers distincts, l’un rédigé en français (abrégé mais suffisamment informatif) et le second en anglais (complet). Ce document comporte la présentation détaillée du projet. Il sera rédigé en anglais

 Je pourrais multiplier les exemples. Concrètement, cela signifie que l’ANR décourage l’expression scientifique en français et assure un service d’espionnage au profit des pays anglophones (comme le service diplomatique européen dirigé par madame Ashton). Il est à noter que le gouvernement français s’efforce lui-même d’empêcher l’usage du français en France, et d’imposer l’usage de l’anglais. Madame Pécresse s’est particulièrment illustrée dans cette action contre l’intérêt de notre pays. L’abus est si énorme que maints chercheurs s’en sont émus. Il serait dangereux pour la vie intellectuelle et pour la cohésion sociale que l’anglais devienne la langue exclusive de l’expression scientifique.

Ce serait d’autant plus dangereux que les chercheurs anglo-saxons sont sans scrupules et sans pitié pour ceux qui ne font pas partie de leur monde. Ils ne peuvent agir autrement, car leur système de recherche est organisé afin de promouvoir la rivalité : leur survie professionnelle dépend du nombre de leurs publications, fussent-elles rédigées en accaparant les idées d’autrui. C’est ce système que les pouvoirs publics français tentent d’imposer en France au moyen de l’ANR, en brisant les instances de concertation des instituts de recherche.

 On pourrait en dire autant dans les domaines de la propriété intellectuelle, de la recherche appliquée, de l’industrie, et hélas, de la politique. C’est tout notre avenir comme peuple libre qui est menacé.

Bien entendu nul n’envisage de refuser de publier en anglais, qui restera la langue dominante dans l’expression scientifique pendant quelques décennies. Mais l’évolution en cours va exactement en sens contraire : c’est le français qui est banni, même des échanges scientifiques en France. Cet abus est dommageable pour tous les pays qui ont le français comme langue de communication principale ; il affaiblit la réflexion scientifique, et tend à décourager les étudiants, déjà mal disposés envers les études scientifiques.

La situation est semblable, voire pire, dans d’autres pays d’Europe, je pense en particulier à l’Italie où l’italien a presque été évincé de l’expression scientifique par l’anglais, avec l’active complicité des pouvoirs publics italiens.

L’action des pouvoirs publics français contre les intérêts de la France s’explique, à mon avis, par le fait que les classes dominantes françaises -et tous ceux qui s’imaginent pouvoir entrer dans les couches les plus riches de la société-rêvent de s’amalgamer à la surclasse dominante mondiale (à laquelle, bien sûr, ils n’ont pas la moindre chance de jamais accéder). Cette surclasse est pour le moment anglophone, et a une idéologie avouée d’inégalité sociale. Or cette idéologie est directement opposée à la tradition culturelle française, puisque tous les auteurs francophones qui ont laissé une œuvre depuis quatre siècles, même Montaigne, Montesquieu ou Tocqueville, pourtant nobliaux, reconnaissaient l’égalité fondamentale des hommes et étaient favorables (ou résignés !) à l’accès du peuple au savoir. Mais la pensée politique anglo-saxonne promeut, depuis des siècles, une idéologie inégalitaire -au nom de la constatation empirique du fonctionnement de la société-, afin de justifier les grandes inégalités sociales des pays de langue anglaise. Pour les dominants français, adopter l’anglais est un moyen de creuser un fossé entre eux et le peuple, afin de justifier et maintenir leur prédominance sociale. Les privilégiés du XVIIIe siècle, qui parlaient le français de la Cour pour snober le peuple, n’agissaient pas autrement. Bien entendu, les promoteurs de l’anglais ne complotent pas ; les contacts entre gens du même monde, la lecture des mêmes journaux, le carriérisme, la paresse intellectuelle, l’ignorance historique, la connivence, l’accord des intérêts personnels, suffisent à orienter les esprits. Les inflexions idéologiques n’ont pas besoin d’être lucidement comprises pour être effectives.

 En réalité, la France et l’Union Européenne sont en ce moment aux mains des puissances financières anglo-saxonnes, secondées par les intérêts industriels allemands. Est-il besoin de préciser que cette constatation n’entraîne pas d’animosité contre les peuples ? Mais c’est de cette domination des sociétés et des esprits que nous devons nous libérer, tout en accueillant volontiers les personnes et les bonnes idées.

L’abandon du français dans l’expression scientifique et dans la politique internationale n’est nullement un mouvement historique naturel irrésistible (y en eût-il jamais ?) mais un mouvement sociologique banal, contre lequel les démocrates peuvent lutter s’ils veulent bien s’unir et ne pas se laisser intimider. Il est au demeurant possible que les progrès de la traduction automatique (supervisée par des traducteurs professionnels) ouvrent bientôt une nouvelle ère dans l’Histoire du monde, en faisant disparaître la notion même de langues dominantes.

Les membres de l’association « Avenir de la Langue Française », dont je suis l’un des administrateurs, s’efforcent de lutter contre les dérives nocives, impulsées surtout par l’Union Européenne, qui révèlent la mise en place de plus en plus rapide d’institutions tyranniques, dont l’emploi exclusif de l’anglais est un signe parmi d’autres. Heureusement, la prise de conscience des dangers sociaux, politiques et culturels, progresse parmi les Français.

J’espère avoir répondu à quelques-unes de vos interrogations, tout en ouvrant des perspectives. Vous avez tout à fait raison de dire que c’est en agissant, et non en nous repliant sur le passé, que nous maintiendrons et développerons la richesse culturelle. C’est bien à cela que tendent toutes nos actions, offensives ou défensives. La plupart des membres de nos associations parlent d’ailleurs plusieurs langues, l’intérêt pour la langue française développant naturellement l’ouverture d’esprit.

Ce serait avec plaisir que je poursuivrais la discussion avec vous, pour compléter les informations sommaires de ce bref message, et surtout pour écouter votre opinion sur les actions à mener. J’espère que le dialogue continuera, et que vous vous joindrez bientôt à nos efforts.

En vous remerciant de l’intérêt que vous portez à la diversité culturelle, et dans l’espoir d’une prochaine rencontre, je vous prie de bien vouloir agréer, Monsieur, l’assurance de toute ma considération.

Christian Darlot, 
Chercheur au CNRS 
01 45 81 72 31

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