Quand les Wallons feront-ils le deuil de la Belgique ?

A voir l’éclat de l’automne sur le fond bleu du ciel, à sentir la douceur du soleil, à goûter le caractère intemporel de la nature, on oublierait les péripéties de l’histoire des hommes, l’instabilité du monde, le sentiment diffus de ne pas maîtriser les changements qui s’annoncent. Mais il suffit d’un rien, d’un nuage, d’un peu de vent qui emporte les feuilles mortes, pour saisir la fragilité des choses.

Beaucoup de Wallons se reposent sur une Belgique incertaine pour affronter les incertitudes de l’avenir. Ils sont comme la chair et le sang de ce pays qu’ils n’imaginent pas mourir sans disparaître eux-mêmes. Ils nous déconcertent autant que nous les agaçons. L’incompréhension est mutuelle. Il ne suffit pas d’argumenter pour convaincre. Ni même pour avoir raison. La pensée dominante se justifie par le seul fait qu’elle est dominante. Si la majorité des Wallons se sentent belges au fond de leurs tripes, il n’y a pas à discuter. Sauf que le débat est toujours salutaire, parce qu’il tient le corps social en éveil.

Donc, même si le temps des feuilles mortes n’est pas celui du renouveau, même s’il ne suffit pas de parler pour être entendu, même s’il ne suffit pas d’écrire pour être lu, la question est posée, au moins ici : quand les Wallons feront-ils le deuil de la Belgique ?

Régulièrement, la presse francophone évoque des petits faits qui en disent long sur l’état d’esprit d’une « certaine » Flandre. Ces articles à hauteur du quotidien, loin des grands discours, ne laissent pas l’opinion wallonne indifférente et, en réaction, il y a toujours des lecteurs pour reprocher aux journalistes de souffler sur les braises communautaires. A quoi bon savoir que Monsieur X qui vit en Flandre depuis 16 ans, a perdu son boulot et n’a pas obtenu un logement social car il a parlé parfaitement le néerlandais mais avec un accent (lien) ? Pourquoi s’intéresser à ce footballeur Y qui pour justifier un mauvais geste, à Tervuren, explique qu’il a été mis sous pression par des cris anti-wallons, lui-même étant pourtant bilingue (lien) ?

Plus intéressante est la façon dont les dirigeants du KRC Genk, puis de l’Union belge de football, ont réagi à la « banderole de la honte ». Pour rappel, quelques supporters montois, choqués d’avoir entendu chanter « les Wallons c’est du caca » lors d’un match européen opposant Genk à… Chelsea, se sont mis en tête de faire la leçon aux supporters de Genk le samedi suivant. A la fin du match Genk-Mons, ils ont déroulé une banderole sur laquelle avait été écrit «Je bent de schaam van België» («Tu es la honte de la Belgique» : lien). Ce message à la fois naïf et provocateur a piqué au vif le président du club de Genk (sans doute irrité par une amende de… 600 € venue sanctionner le « Wallons c’est du caca » lors du match Genk-Standard de Liège arrêté par un arbitre francophone) et la direction montoise a aussitôt condamné l’initiative mal inspirée de ses supporters et présenté ses excuses (on n’a entendu personne, à Genk, s’excuser pour le chant de ses supporters). Les excuses ne suffisent pas, de toute façon : l’affaire est entre les mains de l’Union belge de football (lien). Qu’en pense le camarade montois qui veut sauver la Belgique ?

Ce qu’en retiennent beaucoup de Wallons, c’est qu’un tas de Flamands sont des nationalistes et même des racistes. Dans leur esprit, cela tient de l’évidence, comme le fait d’être belge et pas français. Les médias suivent la même pente naturelle, facile : c’est parce que la Belgique est leur pays que les Wallons sont choqués par ces « mauvais Belges » que sont les nationalistes flamands. La morale est de leur côté, Jacques Brel aussi, leur conscience identitaire est sauve. Ce n’est pas parce qu’ils n’aiment pas les Flamingants qu’ils vont aimer les Français. D’ailleurs, ils ne sont pas non plus très fiers de la Wallonie. Ils sont belges. Ça ne se discute pas. J’ai même entendu, l’autre jour, un monsieur déclarer que la Belgique est naturellement francophone (pas française) et que des « amis flamands » partageaient son point de vue (les autres étant des extrémistes).

Bon, d’accord. Quand les Wallons feront-ils le deuil de la Belgique ?

A toute fin utile, rappelons que les Flamands ont toujours été majoritaires en Belgique et que, depuis le 25 avril 1974, il n’y a plus eu de premier ministre wallon dans ce pays. Si Elio Di Rupo réussit à former un gouvernement au bout de ses interminables négociations, celui-ci ne sera pas soutenu par une majorité d’électeurs flamands sur la base des résultats électoraux de 2010. Bart de Wever est là pour le faire savoir à tout qui veut bien l’entendre (peu de monde en Wallonie mais beaucoup en Flandre) : la Belgique n’est plus une démocratie, il a même été le raconter aux Ecossais (lien). Puisque De Wever est un extrémiste ou à tout le moins un populiste, on sait bien qu’il raconte n’importe quoi, mais on ferait bien de noter que des universitaires flamands ont lavé le leader incontesté de la N-VA du soupçon de populisme (lien). Cet homme est donc respectable en Flandre. On peut évidemment qualifier les universitaires flamands de populistes eux-mêmes. Après tout, c’est un mot facile à utiliser quand il exprime un jugement de valeur. Le populisme est à la démocratie ce que le mal est au bien. Et par définition, le bien est du côté des « bons Belges » : critiquer les Flamands nationalistes est une forme d’hygiène démocratique (attention quand même aux dérives sémantiques et à la confusion des valeurs : en matière de populisme, c’est parfois « celui qui le dit qui l’est »).

La Belgique réelle, et pas fantasmée, est avant tout flamande. Il faut l’admettre une fois pour toutes. Or, en Flandre, waar Vlamingen thuis zijn, il n’est pas certain que les Wallons se sentent encore chez eux. Dans le même temps, la frontière avec la France s’estompe, au vu de ce qu’on peut lire dans la presse  (ici, ici et ici , pour ne prendre que des articles de la semaine écoulée). Mais quand donc les Wallons feront-ils le deuil de la Belgique ?

A les entendre, on y vit bien, dans ce pays de cocagne, et il serait fou d’en changer. Quitte à  donner raison à la N-VA qui dénonce un « fédéralisme de consommation », beaucoup de Wallons seraient avant tout sensibles au confort matériel. La peur de l’inconnu les maintiendrait dans la dépendance économique et psychologique de la Flandre. Argument dont la sentimentalité serait absente, auquel nous répondons par une autre question : la Flandre est-elle un bon placement ? A court terme ? A moyen terme ? A long terme ? Il suffit d’interroger les Flamands sur le sujet, si on ne craint pas les insultes. Il apparaît, au vu de ce qui s’écrit, de ce qui se dit ou de ce qui se chante au nord du pays, que les Wallons seraient bien inspirés de ne plus compter sur l’argent flamand pour assurer leurs fins de mois. Le but de la réforme de l’Etat, c’est de s’attaquer aux mécanismes de la solidarité fédérale, encore et encore. C’est le principal os à ronger de la Flandre. Il est temps pour la société wallonne de se projeter dans l’avenir et de chercher ailleurs le soutien dont elle a besoin pour déployer son potentiel.

Les effets conjugués de la 6e réforme de l’Etat et de la crise financière, avec la liquidation du holding communal, vont peser sur les budgets wallons, c’est une certitude. En attendant, la comparaison avec les pays limitrophes ne justifie pas un quelconque acharnement à rester belge. C’est la leçon à tirer de deux articles publiés la semaine passée. Dans le premier, on révélait que le coût des soins de santé, en Belgique, était plus dissuasif qu’ailleurs (lien) ; le constat était atténué par la satisfaction générale des consommateurs de soins, mais il n’y a pas de raison objective de penser que la médecine est meilleure en Belgique (en 2000, l’OMS a établi un classement selon lequel « la France fournit les meilleurs soins de santé généraux, suivie notamment de l’Italie, de l’Espagne, d’Oman, de l’Autriche et du Japon » : lien). Dans le second article, il était question des prix affichés dans les supermarchés de Belgique : ils sont 10 % plus élevés que dans les pays voisins, indique le SPF Economie (lien). Il ne s’agit pas ici de calculer dans le détail ce qu’on pourrait gagner ou perdre en liquidant la Belgique, d’autant plus que la situation est complexe et (dangereusement) mouvante, mais il est permis de relever le caractère irrationnel des justifications données au maintien d’un pays soumis à des tensions communautaires permanentes.

Bien sûr, la vérité des uns n’est pas la vérité des autres, et puis le cœur a ses raisons que la raison ignore. Il est permis d’avoir un point de vue au-delà de toute logique, surtout quand il est question de sentiment, de repère identitaire. Il n’y a pas d’évidence sans une part de croyance et c’est valable pour nous, bien sûr. Mais on voudrait quand même insister, car la Wallonie avance à reculons, nous semble-t-il : quand les Wallons feront-ils le deuil de la Belgique ?

G. R.

3 réflexions sur « Quand les Wallons feront-ils le deuil de la Belgique ? »

  1. « Et s’il me plaît à moi d’être battue ?  » (Molière). La réponse à la question est dans cette répartie. On pourrait répondre aussi « Jamais ». Les Wallons d’aujourd’hui, et singulièrement les jeunes, veulent rester Belges, c’est comme cela et cela ne changera que si les Flamands quittent la Belgique….et encore, les Wallons seraient bien capables de reformer une Belgique résiduelle avec Bruxelles ( enfin, peut-être avec Bruxelles : si Bruxelles veut bien et si les Flamands ne sont pas partis avec ). C’est désolant, d’accord.

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    1. « Wait and see », Monsieur Lerusse. Pardon pour ce détour par la langue anglaise. « Un fait vaut mieux qu’un lord-maire », disent aussi nos voisins d’outre-Channel. Le décalage entre les faits et la perception que l’on en a, c’est une épée de Damoclès. Ce n’est pas tenable.

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  2. J’aime bien cet article. Il est parfaitement rédigé et correspond tout à fait à la triste réalité à laquelle, nous rattachistes, sommes confrontés chaque jour dans nos débats et dialogues ci et là. L’immobilisme et surtout cette « belgitude » sont consternantes. J’entendais avant-hier la chanteuse Maurane sur Bel RTL, interviewée par un journaliste de la chaîne radio. Celui-ci lui demanda au sujet de la situation belge, pourquoi ne pas devenir française ? Réponse de la chanteuse: « Nooooon … Noooon … j’aime ma belgitude, je suis comme Adamo … Mais au fait, c’est quoi la « belgitude » ? … La partie francophone nourrit un sentimentalisme débile. Revenant de France où j’ai passé quelques jours, dès mon retour, je suis vraiment navré de voir la mentalité de notre région. C’est lamentable. C’est triste. C’est honteux. Je suis rattachiste depuis 1980 mais je ne crois pas rester encore très longtemps dans ce pays. J’en ai ma claque de voir et surtout d’entendre ce que je vois et entend en Wallonie. C’est trop nul.

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