« Le syndrome de Munich » par Jules Gheude dans la « Libre »

 Le syndrome de Munich

En 2001, les responsables politiques francophones ont fini par conclure les accords de la Saint-Polycarpe et du Lombard.

 Ce troc a profité essentiellement à la Flandre. Et les importantes concessions faites par les francophones portent toujours leurs fruits.

 A l’époque aussi, souvenons-nous, ils n’étaient demandeurs de rien. Ils finirent toutefois par conclure les accords de la Saint-Polycarpe et du Lombard afin d’obtenir le refinancement de la Communauté française et de la Cocof, refinancement dont il ne reste plus rien depuis longtemps. Même le CDH, alors dans l’opposition, marcha dans l’affaire en échange de quelques liards accordés à l’enseignement libre. Seul le FDF s’abstint, après avoir obtenu de la Flandre la promesse – toujours non tenue – de ratifier la convention-cadre pour la protection des minorités nationales.

 Ce troc profita essentiellement à la Flandre. Non  seulement elle se vit, elle aussi, refinancée, alors qu’elle n’en avait nullement besoin, mais les importantes concessions faites par les francophones portent toujours leurs fruits : régionalisation de la loi communale, avec tout ce que cela implique en périphérie bruxelloise, surreprésentation flamande au Parlement régional bruxellois, renforcement de la présence flamande dans les communes bruxelloises,…  C’est ce qui s’appelle être le dindon de la farce.

 Depuis 2001, la Flandre n’a cessé de se démener pour mettre en application ces cinq résolutions que son Parlement a votées, à une large majorité, en 1999, et qui s’inscrivent dans un cadre résolument confédéraliste. Le fédéralisme a atteint ses limites, a déclaré, il y a deux ans, le Premier ministre Yves Leterme en personne. Quant à la révolution copernicienne dont parle le ministre-président flamand, Kris Peeters, elle ne vise, ni plus ni moins, qu’à dépiauter au maximum l’autorité fédérale et à mettre fin aux transferts financiers.

 Le Flamand ne recule jamais. Il a la douce obstination têtue du fanatisme, écrivait le socialiste wallon Jules Destrée, en 1912. Aujourd’hui, alors que les sondages créditent la N-VA de 40% d’intentions de vote, comment ne pas comprendre que le but final de la Flandre est de s’ériger en nation propre ? Le terme figure expressément dans le projet de Constitution flamande, déposé en 2006 par le cartel CD&V/N-VA. Il y a quelques mois, Bart De Wever a d’ailleurs été reçu, avec tous les honneurs, par le Premier ministre britannique, David Cameron. Et c’est en véritable chef d’Etat que Kris Peeters entend désormais se profiler à l’étranger.

 Plutôt que de reconnaître cette évolution, les responsables politiques francophones continuent à s’accrocher, avec l’énergie du désespoir, au schéma fédéral. Leur volonté de sauver la Belgique vient de les amener à renier leurs engagements solennels pour finalement marquer leur accord sur la scission de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde, sans contreparties substantielles. Bien qu’il réagisse de façon négative, Bart De Wever s’empresse d’ailleurs de reconnaître que ce n’est pas un cauchemar. Seul, Olivier Maingain a le courage de dénoncer la supercherie : pas d’élargissement de Bruxelles, pas de ratification par  la Flandre de la convention-cadre pour la protection des minorités, pas de nomination pour les trois bourgmestres contestés de la périphérie,…

 La manifestation des nationalistes flamands, dimanche dernier, à Linkebeek, n’est d’ailleurs pas sans rappeler ce que l’on a vécu, en 1978, après la signature du pacte d’Egmont. Constatant l’impressionnante mobilisation en Flandre contre cet accord institutionnel laborieusement obtenu, le Premier ministre de l’époque, le CVP Léo Tindemans, choisit finalement de le torpiller. Belle fourberie que celle qui consistait à renvoyer, nus, devant leurs électorats respectifs, la Volksunie  et le FDF qui s’étaient tous deux loyalement impliqués dans l’affaire, au départ de concessions réciproques importantes !

 Confronté à l’irrésistible montée de la N-VA en Flandre, le président du CD&V, Wouter Beke sait qu’il doit engranger un maximum au niveau du transfert des compétences et de l’autonomie fiscale. Une évolution que la Wallonie n’est pas en position d’assumer. Que déclarait, en effet, le ministre-président wallon, Rudy Demotte, au « Soir », le 16 mai dernier : « Et je ne vous parle pas des éventuels transferts de compétences, en discussion aujourd’hui : soyons conscients que la Flandre a des facilités que nous n’avons pas. En 2014 par exemple, elle disposera de six fois plus de moyens que la Région wallonne et la Fédération Wallonie-Bruxelles… réunies ! La Flandre disposera alors de 2,5 milliards contre 400 millions pour les autres entités. »

 Le professeur émérite Jules Gazon de l’ULg vient de calculer que le solde net à financer d’une Wallonie autonome en 2009, intérêts de la dette publique wallonne compris, soit 10,488 milliards, eût été d’environ 27% des dépenses publiques wallonnes et de 13,5% du PIB wallon pour un objectif de la zone euro fixé à 3% !

 Tel un matamore, Charles Michel, le président du MR, lâchait, il y a quelques jours : « Nous n’accepterons pas l’appauvrissement des Wallons et nous ne lâcherons pas les Bruxellois ! » Après avoir vu ce que cela a donné pour BHV, il y a de quoi ne pas être rassuré…

 Les Bruxellois de la périphérie et l’alliance avec le FDF sont déjà sacrifiés sur l’autel de la Belgique. Cela au moment même où le ministre d’Etat Guy Spitaels affiche son profond scepticisme quant à la survie du pays. Voilà qui nous rappelle ce qu’écrivait Winston Churchill à propos du déplacement de Neville Chamberlain et Edouard Daladier à Munich, en 1939 : Ils ont eu le choix entre le déshonneur et la guerre. Ils ont le déshonneur et ils auront la guerre. Rien ni personne ne pourra empêcher l’Etat-Nation de prendre son envol !

 Aujourd’hui, Jean Gol doit se retourner dans sa tombe. Voici comment Paul-Henry Gendebien raconte la rencontre qu’il eut avec lui à Paris : « Il m’avoua qu’il ne croyait plus à la nation belge ni même à l’Etat. (…) Il avait été ulcéré par les « avancées » du nationalisme chez les libéraux flamands. (…) Il pensait que notre avenir, à nous autres Wallons et Bruxellois, serait français. » (1) Pour en avoir longuement discuté avec lui, je peux attester ici que le regard de Jean Gol était tourné vers la France. On sait que ce n’est pas le cas de Charles Michel, qui n’hésite pourtant pas à se revendiquer de l’héritage « gollien »…

 (1) « Splendeur de la liberté » (Ed. Quorum, 1999).

Jules Gheude, essayiste politique

Derniers livres parus : « Le petit guide de l’après-Belgique » (Ed. Mols, 2010) et « On l’appelait Belgique » (Mon Petit Editeur, 2011)

A cet article de la « Libre », je me permets d’ajouter un petit commentaire.  Lors d’une rencontre avec Jean Gol dans son bureau lorsqu’il fut Echevin des finances à Chaudfontaine, Jean Gol me présenta à sa secrétaire en ces termes : « voici un ami qui pense, tout comme moi, que Paris deviendra notre capitale dans le futur. »

Paul Durieux

Une réflexion sur « « Le syndrome de Munich » par Jules Gheude dans la « Libre » »

  1. Je suis rentré cette nuit de Draguignan où réside mon ami Guy Laporte, bien connu de la majorité d’entre-vous. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, il s’agit du Président honoraire du Tribunal administratif de la Nouvelle-Calédonie, Haut Magistrat – membre du Conseil d’Etat de la République française, titulaire de l’Ordre du Mérite français, de la Légion d’Honneur: j’en passe et des meilleures! Nos avis sont communs: tant que les Francophones ne se rendrons pas compte du désastre, principalement par le biais de leur portefeuille, rien ne changera! Ce sera comme parler à un mur! Nos attitudes ne sont pas passives mais ne croyons guère que tant que les critères ne seront pas assemblés, rien de bougera! La non-violence n’inclut pas la passivité! Yves Pierlot-responable honoraire de l’Administration jurifique, C.O. de Wallonie à Namur.

    J’aime

Répondre à El Viajero Annuler la réponse.