Interview de Jules Gazon par le KNACK

Merci à Jules Gheude pour la traduction de l’interview qu’a donnée Jules Gazon à la journaliste Han Renard.

Interview de Han Renard : KNACK

Jules Gazon, professeur émérite, HEC, Ecole de gestion de l’Université de Liège

Question : La grande opération d’assainissement des finances publiques belges (22 milliards d’ici 2015) ne risque-t-elle pas de mettre en péril la relance économique de la Wallonie et le niveau de vie des Wallons ?

L’assainissement de 22 mia des finances publiques belges est un objectif qu’il convient d’atteindre d’ici 2015, car il correspond grosso modo aux besoins de financement moyen de la Belgique de ces deux dernières années. En matière de finances publiques, l’objectif raisonnable à long terme de tout Etat est de générer un solde primaire, c’est-à-dire un solde avant prise en charge des intérêts de la dette publique, suffisamment positif pour couvrir précisément les charges d’intérêt de cette dette publique afin d’éviter l’effet «boule de neige». Bien évidemment, les besoins de financement de la Belgique d’ici 2015 vont aussi  dépendre fortement du taux de croissance de notre économie qu’il est bien difficile de prévoir dans les turbulences actuelles.

Ma note de réflexion que j’ai fait circuler la semaine dernière montre que le solde primaire à financer, trouve son origine  souvent exclusive dans le solde primaire wallon, la Wallonie étant perçue, pour le calcul, comme une entité autonome pour ses recettes et dépenses publiques. Celles-ci ont été calculées en ajoutant le solde primaire fédéral défédéralisé au solde primaire des Communautés et  Régions en tant qu’entités fédérées. En 2009, ces soldes primaires sont : Flandre : +863 mios ; Wallonie : -7803 mios ; Bruxelles : -687 mios.

Si l’on en tirait la conclusion que l’effort d’assainissement du solde primaire doit être supporté par les seuls Wallons, il est bien évident que cela engendrerait un appauvrissement de la Wallonie qui risque de créer un climat  insurrectionnel mettant en péril l’économie de tout le pays. Tant que la Belgique qui s’annonce maintient le lien solidaire entre ses Communautés et Régions, comme il sied pour tout Etat fédéral, l’effort d’assainissement doit être supporté par tous les Belges en s’attaquant prioritairement aux positions privilégiées, tant au niveau des recettes que des dépenses. Toutefois, la réflexion ne peut pas aujourd’hui évacuer l’avenir institutionnel de la Belgique et de ses Régions.  Dès lors, quel que soit le destin institutionnel  futur de la Wallonie, son intérêt prioritaire aujourd’hui est de s’attaquer avec rigueur aux causes de son déficit. Lorsqu’il faudra doser les efforts entre Flamands,  Wallons et  Bruxellois, j’invite donc les responsables wallons à privilégier, dans leur intérêt propre,  les choix susceptibles d’améliorer  de façon structurelle et définitive les comptes de la Wallonie dans le but de dégager à terme des comptes équilibrés sous l’hypothèse fictive ou réelle  d’une Wallonie autonome. Ce qui signifie, la capacité de générer un solde primaire non seulement positif, mais supérieur à la charge d’intérêt de la dette publique qui pourrait un jour lui être imputée pour éviter  l’«effet boule de neige».

Pensez-vous comme économiste, que cette course vers l’orthodoxie budgétaire soit nécessaire ? Va-t-elle rassurer les marchés et quid de la croissance économique ?

Lorsqu’un pays  est confronté à un déficit public important qui risque de s’aggraver en raison des intérêts d’une dette publique elle-même anormalement élevée, le problème est compliqué à résoudre car inévitablement, la solution met en présence deux forces économiques antagonistes : d’une part, la nécessité de résorber le déficit public et donc de réduire pour un temps le revenu disponible de nombreux  citoyens et d’autre part de favoriser la croissance, sachant que la demande intérieure dépendant du revenu en constitue un facteur déterminant.  Il faut trouver le chemin le plus adéquat entre ces forces contradictoires. Mais si, à court terme, une politique budgétaire contra-cyclique doit parfois s’imposer, à long terme,  l’orthodoxie budgétaire est nécessaire car on ne peut reporter indéfiniment l’effort sur les générations futures. La finance internationale dont on peut aujourd’hui critiquer et combattre la dimension spéculatrice, est salutaire lorsqu’elle rappelle aux gouvernants, par la hausse des intérêts sur la dette publique, que l’on ne peut s’endetter sans limite. On ne peut vivre indéfiniment au dessus de ses moyens comme on ne peut partager que ce que l’on crée.

La variable qui permet d’atténuer les effets pervers pour la population wallonne des mesures de redressement de ses finances publiques, c’est la durée pendant laquelle la Wallonie peut encore bénéficier de la solidarité nationale.  Les responsables wallons doivent donc profiter de la prochaine législature pour assainir les finances publiques en s’attaquant  prioritairement aux causes du déficit wallon évoqué. Ce faisant, ils ne contribueront pas seulement à éviter que la finance internationale ne s’attaque à notre pays, mais ils prépareront un avenir wallon prospère sous toutes les hypothèses institutionnelles envisageables.

La Wallonie, dans sa situation actuelle, est-elle capable d’aider la Belgique pour atteindre cet équilibre budgétaire en 2015 ?

La Wallonie souffre de plusieurs maux dont certains remontent au passé. Mais on ne peut imputer indéfiniment à l’Histoire la responsabilité du mal présent. Outre les mesures destinées à accroitre la compétitivité de nos entreprises et l’innovation,  ce qui implique, comme le propose Di Rupo, d’alléger le poids fiscal dans le coût salarial, je me limiterai à évoquer deux problèmes qui handicapent constamment la Wallonie et qui mériteraient d’être abordés autrement, ne serait-ce que pour rendre une crédibilité à la gouvernance publique.

Il faudrait s’attaquer prioritairement à l’hypertrophie politico-administrative non seulement en Wallonie, mais aussi à Bruxelles  et en Flandre.  Il faudrait réduire les dépenses politiques bien au-delà de ce que propose la note de Di Rupo.  Même s’il étonne, un objectif d’une réduction de  50% des dépenses publiques inhérentes à la fonction publique (les élus et leur cabinet) n’est nullement exagéré puisque nous resterions encore les champions du monde de ces dépenses politiques en les rapportant au nombre d’habitants ! Par ailleurs, on doit mettre  en adéquation les dépenses administratives avec des objectifs de productivité reconnus et mesurables.

D’autre part, s’il est un domaine où la révolution copernicienne s’avère nécessaire, c’est la politique de l’emploi.  Il est possible, sans qu’il n’en coûte plus à l’Etat que ce que ne coûte les allocations de chômage et autres avantages octroyés aux chômeurs, de leur substituer un contrat d’emploi, non subsidié, avec rémunération correspondant aux qualifications. Ce contrat d’emploi serait un contrat-formation, voire de coaching  pour les chômeurs de longue durée qui sont devenus inemployables. Mais une telle politique postule la mise en application d’un principe éthique, fondement de la démocratie, mais refusé par nos responsables politiques qui ne veulent pas  se défaire du clientélisme qui leur assure un marché électoral captif. Ce principe est : « Dès lors que le droit au travail est garanti, le devoir de travailler s’impose pour toute personne en âge de travailler et en bonne santé physique et psychique ».  Dans un premier temps, le boni budgétaire se réduirait à la suppression de toutes les politiques  d’emploi actuelles (souvent contreproductives!).  Mais, pour le futur, une nouvelle dynamique d’emploi verrait le jour. Je propose un contrat de formation qui serait un contrat en bonne et due forme, car remplaçant les allocations afin de ne pas stigmatiser ces personnes pendant leur remise à niveau obligatoire (*). Et on mettrait ainsi fin à cette dérive inégalitaire dont on connait l’origine, qu’engendre notre système depuis le milieu des années 70, à savoir le sas des chômeurs de longue durée (+/- 70% des chômeurs en Wallonie) dont ils ne sortiront jamais, leurs enfants étant programmés pour n’avoir comme horizon que la société d’assistance. On en est à la troisième génération ! N’est-ce pas un véritable déni de démocratie que d’empêcher des enfants d’avoir accès à la dignité et au travail en raison du milieu où ils naissent !

Pour conclure, si l’Histoire et les circonstances  permettent aux Wallons de vivre aujourd’hui au-dessus de leurs moyens, il faut savoir que cela ne peut durer et que plus tôt on changera de cap, moins grand sera l’effort du redressement.

(*) lire le livre de Jules Gazon : « Le chômage, une fatalité ? Pourquoi et comment l’éradiquer ? »

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