Ce titre est emprunté à Sigmund Freud, mais il ne sera pas question de psychanalyse ici (encore que…).
Mouvement démocratique et pluraliste, l’AWF a pour vocation de jeter des ponts entre la Wallonie et la France et, plus modestement, entre des citoyens de sensibilité différente unis par la conviction que, au regard des faits, le choix de la France est le meilleur qui soit pour la Wallonie.
Il n’est donc pas dans notre intention d’exprimer ici des sympathies pour tel ou tel candidat à l’élection présidentielle française. Ni pour tel ou tel discours de campagne. Au-delà des convictions des uns et des autres, de leur identité politique, de leur idéal ou de leur posture morale, il y a toujours des hommes et des femmes qui s’affrontent pour garder ou conquérir le pouvoir.
Evidemment, la politique est l’affaire de tous. Relayé voire amplifié par les médias, le débat contradictoire tient l’opinion publique en éveil et garantit la circulation des idées, il fait battre le cœur de la démocratie, mais il ne dispense pas le citoyen de réfléchir, sereinement, car les joutes électorales encouragent les outrances, les provocations, les simplismes, les indignations préfabriquées, les réflexes passionnels.
Venons-en aux faits. Les récents propos de Claude Guéant, ministre de l’intérieur de Nicolas Sarkozy («Toutes les civilisations ne se valent pas») ont déclenché une furieuse polémique. C’était prévisible et c’était certainement voulu. Le choix des mots, de la manière, cela relève de la stratégie électoraliste. Il n’en va pas autrement des réactions fracassantes de l’opposition. Tout le monde est dans son rôle, cela paraît assez convenu, sans enjeu réel. Pour permettre à chacun d’en juger, nous renvoyons aux sites de Libération, du Figaro et du Monde.
Si nous prenons le risque d’aborder un sujet qui fait polémique, c’est parce que notre engagement repose sur des valeurs démocratiques et républicaines auxquelles nous sommes attachés. Pour tout ce qui touche à ces valeurs, il n’y a aucun devoir de neutralité qui tienne. Il nous paraît utile de clarifier un « débat » qui laisse une désagréable impression de malaise.
Juger de la valeur d’une civilisation, cela suppose qu’on se mette d’accord sur les critères à utiliser, ce qui renvoie aux différences culturelles et ouvre la porte à un relativisme absolu. Par contre, à partir du moment où l’on se réfère aux droits de l’homme, on fait le choix d’un paradigme culturel bien défini. Le XVIIIe siècle, avec ses idées de progrès, d’émancipation de l’être humain, de liberté, de tolérance, d’égalité des droits, de bonheur terrestre, a voulu croire en la lumière de la raison.
Lorsqu’il écrivait son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, Condorcet ne faisait pas du relativisme culturel. Kant non plus quand il associait la capacité de réfléchir librement à une humanité adulte, sortie de l’enfance. Rousseau lui-même, qui croyait davantage en l’homme «naturel» qu’en l’homme «civilisé», a voulu une république de citoyens unis par un contrat social auquel nul ne pouvait se dérober.
Certes, depuis 1789 et la révolution française, l’esprit des lumières s’est nourri d’expériences et de réflexions nouvelles, mais le paradigme est resté le même. Cet héritage philosophique est inscrit dans notre histoire et dans celle du monde. On lui doit le développement de la science et de la technologie et, sur le plan moral, la Déclaration universelle des droits de l’homme. L’idéologie du progrès, dont se réclame aujourd’hui l’ONU, reconnaît implicitement qu’il faut éduquer les peuples et les arracher, quand c’est nécessaire, à l’ignorance, à l’obscurantisme, à la superstition.
La panoplie des libertés est large et permet l’expression de la diversité mais, néanmoins, suppose une véritable conversion culturelle. On peut crier à l’acculturation sélective et rejeter les droits de l’homme comme l’expression d’un humanisme bourgeois d’essence chrétienne et européenne. On peut même y voir un avatar de l’impérialisme et rappeler que, trop souvent, la dignité de l’homme a été bafouée par ceux-là même qui s’en faisaient les champions. Mais on ne peut pas entretenir la confusion dans les esprits en utilisant les droits de l’homme contre eux-mêmes.
On ne peut pas confondre, ainsi qu’on le fait bruyamment, les droits de l’homme (en tant qu’individu) et le droit des cultures à rester ce qu’elles sont. Il s’agit même, à bien des égards, d’une contradiction insoluble, car si l’être humain doit s’affranchir de quelque chose, c’est d’abord du poids de la culture. En décrétant que les droits de l’homme sont à géométrie variable en fonction des référents culturels des uns et des autres, on s’interdit de dépasser les identités particulières, on nie que «tous les êtres humains naissent libres et égaux en droit», ce qui revient à vider les droits de l’homme de leur pertinence et de leur contenu. Puisque l’esprit des lumières a une histoire, il est permis d’en contester le caractère universel, mais pas d’en détourner le sens.
Y a-t-il un démocrate un peu sincère qui jugerait que la démocratie ne vaut pas mieux que la dictature ? Il est facile de voir que la démocratie n’est pas un idéal universel, mais cela ne nous empêche pas de la juger préférable à tout autre régime. Penser que tout se vaut, c’est faussement démocratique. C’est une forme de renoncement. La conclusion, nous la laissons à Condorcet, qui misait sur l’instruction pour sauvegarder la liberté publique :
« Généreux amis de l’égalité, de la liberté, réunissez-vous pour obtenir de la puissance publique une instruction qui rende la raison populaire, ou craignez de perdre bientôt tout le fruit de vos nobles efforts. N’imaginez pas que les lois les mieux combinées puissent faire un ignorant l’égal de l’homme habile, et rendre libre celui qui est esclave des préjugés. Plus elles auront respecté les droits de l’indépendance personnelle et de l’égalité naturelle, plus elles rendront facile et terrible la tyrannie que la ruse exerce sur l’ignorance, en la rendant à la fois son instrument et sa victime. » (Cinq mémoires sur l’instruction publique, 1791)
G.R.




