Une carte blanche qui donne à réfléchir

 Mark Hunyadi Professeur de philosophie à l’Université catholique de Louvain, directeur du Centre Europe Hongrie : Orban n’est que le reflet de sa majorité silencieuse

 Jeudi 12 janvier 2012 – « Carte blanche » dans « Le Soir »

 “Ce gouvernement n’est peut-être pas le meilleur, mais au moins il est hongrois ». C’est ce que doivent encore se dire avec satisfaction nombre de Magyars depuis que le gouvernement Orban subit le feu incessant de la critique internationale. Avec sa majorité des deux tiers qui lui a permis de faire main basse sur la Constitution, Orban est intimement convaincu que celle qu’il vient de concocter représente désormais «l’esprit hongrois». Et c’est là une grande partie du drame qui se joue là-bas : la confusion permanente entre démocratie et nationalisme, entre indépendance et affirmation de soi. Libérés en 1989 du pouvoir communiste imposé par Moscou, les Hongrois ont cru, et croient encore en grande partie, que la démocratie, c’est la simple indépendance : ne pas être soumis à une autorité étrangère. La démocratie, ce n’est pas le contrôle des pouvoirs, ce n’est pas l’indépendance de la justice, ce n’est pas le respect des personnes et des minorités, ce n’est pas le respect des droits de l’opposition et le maintien d’une presse libre : non. La démocratie, c’est de pouvoir s’affirmer hongrois en Hongrie.

 Pour la plupart des gens qui ont voté Orban, l’affirmation identitaire de soi apparaît ainsi bien plus importante que celle des droits individuels, jugés abstraits. Dans la Hongrie du Fidesz, le parti d’Orban, «patriotisme constitutionnel» veut dire : seul ce qui est hongrois est politiquement légitime. Témoin, l’hallucinant Préambule de la nouvelle Constitution : en exergue, le premier vers de l’hymne national (qui est en fait, de tout son long, une prière) : «Dieu, bénis l’homme hongrois». Puis vient le titre de la Constitution, qui n’est précisément pas «Constitution», mais : «Profession de foi nationale». Le texte poursuit immédiatement en déclarant que «Nous sommes fiers que saint Etienne notre Roi ait donné il y a mille ans des bases solides à l’État hongrois, et qu’il ait apparié notre patrie à l’Europe chrétienne» – et suivent de nombreuses autres raisons de fierté nationale. C’est la nation qui, au seuil de sa loi fondamentale, étouffe la politique.

 Emblématique à cet égard est évidemment le changement de nom du pays, entériné par la nouvelle Constitution : sa dénomination officielle n’est plus «République hongroise», mais, depuis le 1er janvier, «Hongrie». On ne peut exprimer plus clairement l’étouffement du souci pour la chose publique sous la botte du nationalisme et de l’irrédentisme (car c’est une manière d’englober les minorités hongroises de Slovaquie et d’ailleurs). Mais en flattant ainsi le nationalisme, Orban sait parfaitement qu’il caresse l’esprit de ses électeurs, qu’il identifie au peuple tout entier, dans le sens du poil.

 Car il faut dire les choses comme elles sont : si la majorité silencieuse n’a que du mépris, par exemple, pour ce principe démocratique élémentaire qu’est la protection des minorités, c’est parce que les minorités du pays sont essentiellement roms, et que la majorité silencieuse n’aime pas les Roms. Si la majorité silencieuse ne trouve rien à redire à la loi liberticide sur la presse, dont elle voit pourtant les effets tous les jours (limogeage de journalistes vedettes, omniprésence des faits divers dans des médias muselés, suppression d’organes d’opposition), c’est qu’elle estime sourdement que la presse est aux mains de Juifs, et qu’un Juif ne peut pas être un bon Hongrois (on a pu entendre naguère ici et là que le Prix Nobel de littérature 2002 Imre Kertész n’était pas hongrois, pour cette raison). Si la majorité silencieuse n’a rien à redire non plus contre la mise au pas des juges, c’est parce qu’elle n’a jamais connu une justice indépendante ; et si elle accepte une loi électorale d’un cynisme inégalé (un tiers des voix suffiront désormais à assurer le pouvoir à Orban !), c’est qu’elle pense en son for intérieur qu’une dictature hongroise vaut mieux qu’un libéralisme cosmopolite.

 Orban n’est que le reflet de sa majorité silencieuse. C’est cela, le populisme : refléter ses électeurs comme un miroir, plutôt qu’incarner un idéal qui élève leur regard. Il a assis son pouvoir sur la double équation «démocratie = nationalisme», «nation = mes électeurs». Fort de sa majorité populaire, ce triste tyranneau a fait entre-temps du Parlement, pourtant fierté architecturale de Budapest, l’institution la plus inutile de Hongrie.

 On peut s’étrangler de rage devant la vulgarité d’un pouvoir mafflu qui n’écoute rien ni personne. Mais lundi 2 janvier, le voile s’est sérieusement déchiré. Ce soir-là, Orban et sa clique se réunissaient en cercle fermé à l’Opéra pour célébrer l’entrée en vigueur d’une Constitution qu’il juge «grandiose». Dehors, des dizaines de milliers de manifestants criaient leur frustration. On a entendu des «Orban, dégage !». Tout accaparé par son auto-célébration derrière des murs insonorisés, il n’a évidemment pas entendu le message porté par la Grande Colère : que la nation, ce n’est pas le Fidesz, que le peuple, ce ne sont pas ses électeurs, qu’une Constitution, ce n’est pas un programme de parti. A l’heure où j’écris ces lignes, Orban fait tout pour que cette histoire ne se termine pas dans les urnes.

 http://markhunyadi.net

Laisser un commentaire