La Belgique demain… ?

Ainsi donc, près de 550 jours après les dernières élections législatives, nous avons un gouvernement. Et un gouvernement dirigé par un Wallon, ce qui n’était plus arrivé depuis 38 ans.

Mais Elio Di Rupo pourrait bien connaître un sort identique à celui de son prédécesseur Edmond Leburton, à savoir la démission après un an d’existence, sans aucune réalisation substantielle.

Car, comme l’écrit Pascal Lorent », dans « Le Soir » du 3 décembre, cette tripartite « papillon » est un édifice fragile bâti sur du sable.

Elio Di Rupo a beau faire des efforts pour s’exprimer dans la langue de Vondel, seul un Flamand sur trois lui fait confiance.

Les pièges qui l’attendent sont multiples.

L’accord budgétaire est déjà torpillé par le monde syndical, alors que les sacrifices qui sont demandés aujourd’hui aux citoyens ne sont certainement pas les derniers. Rendez-vous au premier ajustement budgétaire. Olivier Chastel, le nouveau ministre du Budget, aura bien besoin de testostérone…

L’avenir existentiel de la Belgique reste, quant à lui, extrêmement précaire.

Au lendemain des accords laborieusement obtenus sur la réforme de l’Etat et sur la loi de financement, Béatrice Delvaux, l’éditorialiste en chef du « Soir », livrait ce commentaire : On ose espérer que les négociateurs ont bétonné ces accords jusque dans leurs détails, pour éviter des rebondissements qui seraient désastreux en pleine campagne des communales…

On sait qu’il n’en est rien. Comme on sait aussi que la Flandre est loin d’être satisfaite de ce qui a été conclu. Il suffit de lire les éditorialistes du Nord, dont on sait l’influence qu’ils ont exercée en 1978 pour saborder le pacte institutionnel d’Egmont.

Petit rappel historique : en 1977, ils étaient également tout sourire lors de la signature de ce pacte qui avait amené la Volksunie et le FDF – l’eau et le feu – à se mettre d’accord au départ de concessions réciproques importantes. Mais un anti-Egmont Komitee se mit rapidement place, relayé par les éditorialistes flamands. Haro sur le fameux droit d’inscription prévu pour les francophones de la périphérie ! Le pacte est cent fois pire que ne l’imaginent ses plus grands adversaires, lâcha, le 19 septembre 1978, le député CVP Jan Verroken, celui-là même qui avait fait chuter en 1968 le gouvernement Vanden Boeynants sur l’affaire de Louvain. On connaît la suite : le Premier ministre Léo Tindemans s’en allant remettre sa démission au Roi, avec l’arrière-pensée perfide de renvoyer nus, devant leurs électeurs respectifs, la Volksunie et le FDF qui s’étaient loyalement impliqués. La Volksunie fut proprement laminée…

Aujourd’hui, un scénario identique pourrait fort bien se produire. Pour être concrétisés, les accords intervenus devront être coulés en textes de loi, qui devront ensuite parcourir un long et périlleux parcours parlementaire. On parle de la fin 2013, début 2014, ce qui laissera largement  le temps à la Flandre d’exprimer des opinions divergentes.

Voyons ce qu’écrivent déjà aujourd’hui les éditorialistes flamands.

Pour Guy Tegenbos du «Standaard», la nouvelle Belgique n’est ni belle ni enthousiasmante. C’est une Belgique version 6.0. La préparation de 7.0. (…) C’est un armistice qui donne aux deux parties un petit peu de ce qu’elles voulaient, de quoi «pouvoir vivre» encore un moment. Le dard BHV est-il retiré ? En partie. Mais le poison est toujours là et l’affaire peut encore suppurer.

Dans «Gazet van Antwerpen», Paul Geudens souligne, quant à lui, que ce n’est pas la révolution copernicienne que demandait le ministre-président flamand Kris Peeters. Le citoyen flamand qui avait voté l’an dernier pour des changements radicaux, reste sur sa faim. (…) La demande des francophones pour le statu quo est visible partout.

Et d’ajouter : En fait, c’est un travail fait à moitié, qui va compliquer les choses. De nombreuses compétences ne sont que partiellement transférées aux Régions. Et Bruxelles est carrément une catastrophe. Tout cela, c’est de la matière à conflit pour plus tard.

Une chose est sûre, conclut Paul Geudens, cette sixième réforme de l’Etat ne sera pas la dernière. (…) Il faut aussi constater que les fondements sur lesquels repose la nouvelle loi de financement ne sont pas exagérément optimistes. Si c’est le cas, l’ensemble de la construction s’écroulera comme un château de cartes.

A la question de savoir si l’accord sur BHV judiciaire est un bon accord, Eric Donckier du « Belang van Limburg » n’hésite pas à répondre par la négative. Et d’expliquer tout cela en quatre points.

1° Le parquet est scindé. Mais du même coup, on détache également cinq magistrats de Bruxelles – certes bilingues, mais francophones quand même – pour les affecter au parquet flamand de Hal-Vilvorde. Les habitants francophones ne sont pas donc pas seulement servis dans leur langue, mais aussi par leurs propres gens. Manifestement, ils n’ont pas confiance dans les magistrats flamands. C’est offensant.  

2° Le tribunal n’est pas scindé, mais seulement dédoublé en un tribunal néerlandophone et un tribunal francophone, tous deux – y compris donc le francophone – restant compétents pour l’ensemble de l’arrondissement BHV.

3° Actuellement, 2/3 des magistrats doivent être bilingues à Bruxelles. On porte cela à 1/3, parce qu’il y a trop peu de magistrats francophones bilingues. Quand on ne veut pas apprendre le néerlandais, on est récompensé par une modification de la législation.

4° A Bruxelles, on part d’un rapport 20N/80F chez les juges. Mais ces dernières années, on a eu en moyenne 27% des affaires pour le tribunal du travail et 33% des affaires pour le tribunal de première instance qui concernaient des néerlandophones.  

Et Eric Donckier de rappeler l’éternel problème : ces francophones qui viennent habiter en Flandre et qui ne sont pas capables ou ne veulent tout simplement pas apprendre le néerlandais. Cette mauvaise volonté paie. Le résultat, c’est que le bilinguisme est renforcé à Hal-Vilvorde et démantelé progressivement à Bruxelles.

Il fut un temps, conclut Eric Donckier, où les négociations communautaires revenaient à un deal : des principes pour les Flamands et de l’argent pour les francophones. Ce temps est révolu. La Région bruxelloise est refinancée à hauteur de 600 millions d’euros. On pourrait tout aussi bien parler d’une prime pour mauvaise gestion. Cet argent sera principalement versé par la Flandre. Mais en échange, la Flandre obtient peu de chose : pas de scission pure de BHV, ni électoralement ni juridiquement. (…) Cela engendrera de nouveaux problèmes communautaires.

Son de cloche identique chez Dirk Castrel, l’éditorialiste de « Gazet van Antwerpen », pour lequel le compromis atteint ne recevra pas un prix de beauté. Et de souligner que pour l’opposition flamande, la N-VA en tête, il ne fait aucun doute que l’accord introduit de nouvelles facilités dans l’ensemble de la Belgique. Ce qui vaut pour les francophones en Flandre, vaut tout autant pour les Flamands en Wallonie.

La différence, explique Dirk Castrel, c’est que les Flamands en Wallonie ne demandent pas à être renvoyés devant un tribunal néerlandophone, parce qu’ils se sont adaptés depuis longtemps à la région linguistique dans laquelle ils se sont établis. Et de poser carrément la question : cette réglementation ne viole-t-elle pas le principe de l’unilinguisme des régions linguistiques, à l’exception de Bruxelles ? Bref, pour l’éditorialiste, il n’est pas exclu que le nouveau système engendre à l’avenir des problèmes assez sérieux.

On le voit, les choses sont loin d’être réglées.

D’autant que la N-VA ne cesse de conforter sa position. Elle est aujourd’hui créditée de 39,8% par le dernier sondage de « La Libre Belgique ».  Et son président, Bart De Wever, est bien disposé à rendre la vie impossible à ce nouveau gouvernement qui ne dispose pas de la majorité au Nord. « La N-VA sans pitié pour Di Rupo », tel est le titre de l’article de Dirk Vanoverbeke dans « Le Soir » de ce jour.

Par ailleurs, la dégradation, par Standard & Poor’s, de la note de la Région flamande ne peut que conforter celle-ci dans sa volonté de se dégager d’une Belgique qui l’handicape fortement dans son développement. En effet, l’agence de notation reconnaît que la Flandre fait mieux que l’autorité fédérale et qu’une autonomie financière lui procurerait une solvabilité plus importante.

Enfin, la diffusion, par la RTBF, du reportage consacré au prince Laurent nous a montré une image bien peu ragoûtante d’une famille royale déjà fort critiquée en Flandre.

On connaît le scénario : à peine l’encre d’un accord communautaire est-elle sèche que la Flandre  réclame davantage, l’objectif final étant, comme l’a rappelé hier le ministre-président flamand Kris Peeters lors de la célébration des 40 ans du Parlement communautaire flamand, de réduire la Belgique à l’état de coquille vide : l’autonomie croissante de la Flandre est un processus irréversible.

L’erreur fondamentale des responsables francophones fut d’avoir sous-estimé l’ampleur des revendications flamandes, exprimées clairement dans les cinq résolutions adoptées à une large majorité par le Parlement flamand en 1999. Des résolutions qui s’inscrivent clairement dans un schéma confédéral. Le fédéralisme a atteint ses limites, a précisé Yves Leterme en 2007.

Les ministres d’Etat Antoinette Spaak et Guy Spitaels ont affiché récemment leur profond scepticisme quant à l’avenir de la Belgique. A l’occasion d’un « chat » qu’il a eu avec les lecteurs du « Soir », Christian Behrendt, le constitutionnaliste de l’Université de Liège, a déclaré : La réforme de l’Etat sera très méritoire. Mais elle ne doit pas occulter une dynamique plus fondamentale encore, et qui, elle, est en marche et ne s’arrêtera pas. D’où aussi la nécessité impérieuse pour les francophones de réaliser des travaux de prospective institutionnelle pour le moyen terme. J’exhorte d’ailleurs tout citoyen à y contribuer, car ce sont là des questions essentielles qui nous concernent tous. Des initiatives citoyennes dans ce domaine sont donc fort salutaires ; je le dis aussi à mes étudiants.

Christian Behrendt a tout à fait raison : rien ni personne ne pourra arrêter l’Etat-Nation flamand de prendre son envol.  La scission de la Belgique s’avérera à terme inéluctable. C’est la raison pour laquelle nous avons estimé opportun, en 2008, d’amener les esprits francophones à réfléchir à l’après-Belgique. Via les Etats généraux de Wallonie (www.etatsgenerauxdewallonie.org) et le Gewif (Groupe d’études pour la Wallonie intégrée à la France – www.gewif.net), des études sérieuses ont déjà pu être effectuées.

Ces études rejoignent tout à fait l’analyse que vient de faire Jules Gazon : un Etat wallon indépendant  ne serait pas soutenable au plan des finances publiques et un Etat Wallonie-Bruxelles ne tiendrait pas non plus la route. Seule l’option de l’intégration dans la République française se révèle être réaliste. 

Il faut cesser de pratiquer la méthode Coué en se persuadant que la Wallonie se redresse. D’aucuns affirment même, sans rire, qu’elle tire la Belgique vers le haut. La vérité, c’est que la situation socio-économique et budgétaire de notre Région est alarmante. Le PIB wallon est inférieur à celui de l’ensemble des régions de France. Et les carences en matière de « bonne gouvernance » restent criantes. Il faut oser le dire haut et fort : dans le cadre belge, la Wallonie n’a aucune chance de se ressaisir.

« On s’en sortira, car il n’y a pas d’alternative ». Cette phrase, on l’a entendue prononcer à de multiples reprises ces derniers mois. Comme s’il était écrit quelque part que la Belgique était vouée à connaître l’éternité.

Dans son remarquable ouvrage consacré à Talleyrand (Payot, 1947), G. Lacour-Gayet reproduit cette conversation que l’intéressé, alors ambassadeur de France à Londres, eut avec la princesse de Lieven, ambassadrice de Russie, le 29 octobre 1832 :

(…) Prince T. – Eh bien ! Parlons de nos deux armées. Qu’en pensez-vous ?

Moi – Que vous avez pris beaucoup de peine pour quelque chose qui ne durera guère.

Prince T. – Ah ! ah ! vous le pensez ?

Moi – Et vous, mon prince ?

Prince T. – Je l’’espère.

Moi – Quoi ! vraiment que votre royaume belge et votre roi belge…

Prince T. – Ne dureront pas. Tenez, ce n’est pas une nation. Deux cents protocoles n’en feront jamais une nation ; cette Belgique ne sera jamais un pays ; cela ne peut tenir.

La Belgique, c’est Yves Letreme lui-même qui l’a dit,  est née d’ un accident de l’Histoire. Les raisons pour lesquelles le Royaume indépendant de Belgique a été mis sur pied, en 1830, ont depuis longtemps disparu. Aujourd’hui, force est de constater que cette construction artificielle se résume, pour reprendre les termes de Karel De Gucht, à une conférence diplomatique permanente entre deux peuples. Deux peuples, dont l’un, soudé par un sentiment national puissant, entend bien s’ériger désormais en Etat propre.

En 2002, alors qu’il était président des libéraux flamands, Karel De Gucht lâcha sur VTM : La Belgique est condamnée à disparaître à terme, à s’évaporer et, en attendant, n’apporte plus aucune valeur ajoutée à la Flandre. 

Notre propos n’est pas ici de disserter sur l’origine des grandes nations européennes, que Stefan Zweig a très bien décrite dans son livre « Marie Stuart » : Les princes du XVe et du XVIe siècle (…) ne pensent pas le moins du monde à leurs peuples, mais à leur puissance personnelle. Les empires sont taillés et cousus comme des vêtements, ce sont les guerres et les mariages qui forment les Etats et non la libre détermination des peuples. Mais il nous faut bien constater que trois d’entre elles – l’Espagne, l’Italie et le Le Royaume-Uni – sont confrontées aujourd’hui à des courants nationalistes fortement affirmés (Catalogne, Ligue du Nord, Ecosse). De quoi inquiéter une Union européenne, déjà bien malmenée par l’explosion des dettes souveraines.

L’Histoire est faite de revirements imprévisibles. Xavier Mabille le rappelait encore tout récemment : les pays vont et viennent. Qui peut dire de quoi demain sera fait ? 

Une chose, en tout cas, est sûre. La bataille belge n’est pas terminée. On verra bientôt qui, d’Elio Di Rupo ou de Bart de Wever, aura été le meilleur stratège.

Je voudrais, pour conclure, vous rappeler ce qu’a déclaré François Perin, le 26 mars 1980, lors de sa démission de la fonction sénatoriale : Je ne parviens plus, en conscience, à croire en l’avenir de notre Etat. (…) La Belgique est malade de trois maux, incurables et irréversibles. (…) Le premier mal, est le nationalisme flamand, qu’il s’avoue ouvertement ou non. Le second, c’est que la Belgique est livrée à une particratie bornée, souvent sectaire, partisane, partiale, parfois d’une loyauté douteuse au respect de la parole donné et de la signature, mais très douée pour la boulimie, avec laquelle elle investit l’Etat en jouant des coudes, affaiblissant son autorité, provoquant parfois le mépris public. (…). Le troisième mal, c’est que la Belgique est paralysée par des groupes syndicaux de toutes natures, intraitables et égoïstes, irresponsables, négativistes et destructeurs finalement de toute capacité de l’Etat de réformer quoi que ce soit en profondeur. (…) Et il n’y a rien, ni homme, ni mouvement d’opinion, pour remettre cela à sa place et dégager l’autorité de l’Etat au nom d’un esprit collectif que l’on appelle ordinairement la nation, parce que, dans ce pays, il n’existe plus de nation.

Voilà ce qui s’appelle être visionnaire.

Au début des années 1980, François Perin m’a posé cette question : Jules, êtes-vous prêt, le moment venu, à prendre le bâton et la cape du pèlerin pour poursuivre le chemin ? Sachant ce qu’il voulait dire, je lui ai fait remarquer qu’en tant que fonctionnaire, j’étais tenu à un devoir de réserve, ce à quoi il a répondu : Qu’est-ce que cela voudra dire alors être fonctionnaire d’un Etat qui n’existe plus ?

A présent que je suis dégagé de mes occupations professionnelles, j’entends bien déployer toute l’énergie nécessaire pour réparer l’erreur historique de 1830 et faire en sorte que la Wallonie retrouve grandeur et dignité au sein de la France. Cette France, dont nous partageons la langue, la culture et les valeurs essentielles.

Un dernier mot. Ce n’est  pas pour rien que le surréalisme a pu se développer en Belgique. Hier, Elio Di Rupo a proposé au Roi, ou plutôt à Sa Majesté le Roi, de décerner à Yves Leterme le titre de ministre d’Etat.

Il y a cinq ans, il qualifiait d’insultants les propos tenus par ce dernier à l’égard des francophones et Joëlle Milquet stigmatisait la désinvolture affichée à l’égard de son pays et du gouvernement fédéral dont il ravale l’existence au second plan par rapport aux intérêts de la Flandre. Quant à Didier Reynders, il se demandait comment  l’on pouvait encore avoir l’ambition de participer à la gestion du gouvernement fédéral quant on est à ce point dénigrant pour nos institutions, le Roi et la Belgique en général.

Les responsables francophones se refusent à voir la vérité en face. En fait, leur principal souci est de sauvegarder leur rente de situation. Ils me rappellent le catoblépas, cet animal légendaire à long cou grêle dont la tête traîne à terre et qui broute ses propres pattes.

Allez, la messe belge est dite !  Et les larmes de crocodile ne sont pas de mise.

Jules Gheude

 

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