Au PS, cela commence à chauffer

Historien, militant wallon, conseiller de Guy Spitaels pour les affaires wallonnes puis chef de cabinet de Robert Collignon, Freddy Joris est revenu, dimanche passé, sur « l’action wallonne de Guy Spitaels », à l’occasion d’un colloque organisé à Ath. Dans le contexte actuel, son discours avait clairement des airs de réquisitoire à l’encontre de ceux qui, aujourd’hui, tiennent les rênes du PS.  

Morceaux choisis :

« Les premières années de Guy Spitaels en politique, au cabinet de Louis Major en 72 mais surtout comme chef de cabinet d’Edmond Leburton en 73, seront l’occasion d’un deuxième choc d’importance qui allait affermir sa conscience wallonne, après la grande grève de l’hiver ’60, puisqu’il se rendit compte à quel point on faisait sentir à Leburton qu’il n’était pas normal qu’un Wallon occupe encore le poste de Premier Ministre, à quel point donc les Wallons comptaient pour rien, ou pour si peu, dans la conduite de la maison Belgique. 

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« Quand Guy Spitaels choisit de devenir président de l’Exécutif régional wallon, c’est au prix du renoncement à la fonction de président de parti comme l’y obligent les statuts et donc aux pouvoirs inhérents à cette fonction. Compte tenu de son aura à ce moment, de son poids politique et du fait qu’il jette tout ce poids exclusivement dans la balance régionale, il est évident qu’il confère au poste de Ministre-Président un prestige qu’il n’avait pas jusque-là et, au-delà du prestige, qu’il modifie les équilibres entre les divers pouvoirs exécutifs du pays en tendant vers une équipollence jusque là très théorique comme on l’avait encore bien vu en ’88.

« Lorsque d’octobre ’99 à avril 2000 et d’octobre 2005 à juillet 2007, un de ses successeurs choisira de cumuler les fonctions de président de parti et de Ministre-Président wallon en ramenant de facto la seconde à un travail à temps partiel, je ne pense pas, pour ma part, que cela renforçait ni cette dernière ni la lisibilité d’un système fédéral déjà trop complexe pour le plus grand nombre de nos concitoyens.

« Enfin… Guy Spitaels renonce aussi en ’92 à un retour au Gouvernement fédéral. Depuis 1973, il sait quel est le prix à payer pour accéder dans ce pays à la fonction de Premier Ministre et il n’entend pas faire payer ce prix aux Wallons et aux Bruxellois. Il n’entend pas non plus redevenir n° 2 en Belgique quand il est possible de relever d’autres défis en tant que n° 1 en Wallonie. Je note que son état d’esprit quant à la minorisation wallonne dans les instances fédérales n’a pas changé depuis, puisqu’il déclarait au Soir en mars dernier, je cite : « On ne peut pas accepter d’être continuellement sur le siège arrière de la moto. Nous sommes des partenaires, avec des défauts et des qualités, et nous ne pouvons pas accepter un rôle d’auxiliaire. » Fin de citation. J’observe pour ma part qu’après des années d’aveuglement volontaire chez certains devant les revendications institutionnelles de la Flandre, l’actualité n’a pas fini de nous montrer depuis quinze mois et surtout ces derniers jours quel pourrait être le prix que nous pourrions devoir payer pour qu’un Wallon puisse à nouveau tenir quelque temps le guidon convoité de la moto fédérale, fût-elle dégonflée… ou même pour que la moto continue encore simplement à rouler quelque temps. 

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« Dans le recueil de témoignages que j’ai coordonné en 2000, en tant qu’historien cette fois,  pour les vingt ans de la Région, Guy Spitaels épinglait lui-même dans son bilan la reconnaissance de l’éligibilité du Hainaut à l’objectif I, négociée directement par la Wallonie avec l’Europe, ce qui avait permis, pour la première fois, que la Flandre ne s’accapare plus, malgré sa situation économique favorisée, la majorité des aides économiques européennes allouées à la Belgique, et ce qui s’est traduit pour le Hainaut par deux milliards d’euros supplémentaires au total des années ’94 à 2013. 

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« C’est aussi Guy Spitaels qui rebaptisa son Exécutif en Gouvernement et il n’est pas anodin que son action à Namur ait également porté sur des symboles lourds de signification comme savent l’être certains mots, exactement comme ne seraient pas anodins, en ’99, la suppression de la cellule « Identité wallonne » au cabinet du nouveau Ministre-Président et la réintroduction des mots « Royaume de Belgique » sur son papier à lettres.

« Je noterai encore, dans le bilan du Ministre-Président Spitaels, ses efforts pour positionner la Wallonie sur la scène internationale à l’occasion de ses missions économiques notamment mais aussi lorsqu’il rencontra début ’93 à Paris le Président de la République française et son Premier Ministre, et sa volonté affichée de tenir aux Wallons un discours de fierté pour tenter de casser une psychologie sociale culpabilisatrice et défaitiste.

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« Je ferai néanmoins une autre remarque sur les années 88 à 92, pour ne pas occulter qu’un des pires maux wallons, le sous-régionalisme, put se nourrir sans vergogne des nouvelles compétences transférées alors. Guy Spitaels lui-même, évoquant la répartition des aides de l’objectif I, reconnaîtra en 2005 devant son biographe, je cite, « ce n’était pas du sous-régionalisme, c’était pire ». Fin de citation. Mais l’exemple venait – et vient toujours – d’en haut. Aujourd’hui dans les cabinets ministériels les plaisanteries de ces années-là sur les dossiers athois… ont fait place à celles sur Mons 2015. Je le disais au président dès décembre 1990 en quittant l’IEV et j’en reste convaincu, mais sans aucune illusion après deux décennies de pratique, il n’y aura à cet égard à mon avis rien de nouveau sous le soleil wallon, derrière les dénégations de façade, aussi longtemps que restera possible le cumul de toute fonction, quelle qu’elle soit, entre les niveaux de pouvoir communal et régional.   

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« Pour conclure, je ferai mienne cette appréciation de feu Jean Guy en 1997, écrivant de Spitaels qu’il fut, je cite, « le président de la concrétisation du fédéralisme radical qui apporta l’oxygène à ma Région et quelque sursis à la Belgique. La Wallonie ne sera pas mécontente qu’il l’ait rencontrée pour l’inscrire sur la carte européenne » – fin de citation. Aujourd’hui Guy Spitaels lui-même, à en juger par ses propos au Soir en mars dernier, ne semble plus certain, lui non plus, que l’Etat fédéral belge ait encore un avenir, et que sa désagrégation éventuelle serait un événement majeur à l’aune de l’histoire européenne. Ce n’est pas, ou pas encore, le « Finissons-en » de François Perin, mais je dirais que cela commence à ressembler à un Wallon de plus, et non des moindres, près d’arriver sur le chemin si brocardé des Wallons aspirant à des choses devenues introuvables pour eux dans le cadre politique belge, des choses qui pourraient bien s’appeler la paix, le respect et la dignité. »   

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