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Pour une histoire de la Wallonie

BAUTHIERE PIROTTE histoire wallonieEn ce jour de fête de la Communauté flamande, saluons la publication d’une Histoire de Wallonie, sous-titrée Le point de vue wallon, que nous devons à nos amis Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte. Alors que la bataille des Eperons d’or s’est imposée dans l’imaginaire flamand comme un événement fondateur très antérieur à la création de l’Etat belge, beaucoup de Wallons vivent encore avec l’idée que, « de tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves ». Il faut pourtant se méfier des apparences et, pour le dire ainsi, de l’instrumentalisation de l’histoire. Au temps de César, les Belges étaient des Gaulois (un peu comme Astérix) et ils occupaient un territoire qui s’étendait jusqu’à Paris (Lutèce). Les Flamands, majoritaires en Belgique (la Belgique d’aujourd’hui) sont venus plus tard s’installer dans le plat pays côtier où ils avaient souvent les pieds dans l’eau (origine supposée de leur nom). Donc, les Wallons et les Français descendent des Gaulois, mais pas les Flamands qui, à l’origine, étaient des Francs (des Germains). Mais ce sont les Francs qui ont donné leur nom aux Français dont les ancêtres étaient majoritairement des Gaulois (des Celtes). Et bien entendu les migrations des uns et des autres ont un peu plus compliqué tout ça…

Au diable les subtilités historiques, il suffit d’un même nom (Flandre ou Belgique) pour que, dans l’esprit des gens, le passé et le présent se confondent. La cohésion nationale justifie les libertés prises avec l’histoire. Il n’y a pas de quoi s’émouvoir. Le problème, pour la Wallonie, c’est qu’elle baigne encore dans un récit fabriqué pour la Belgique unitaire.

C’est loin, très loin d’être anodin.

L’attachement à un pays repose, sinon sur une langue commune ou un projet commun, du moins sur l’idée d’un enracinement historique. Qu’elle soit individuelle ou collective, l’identité se construit sur la mémoire, laquelle digère les expériences du passé (des générations passées) de façon plus ou moins sommaire et orientée. Assez naturellement, quand la Belgique a été créée, on s’est employé à lui donner une histoire millénaire, qui l’inscrirait dans la durée, en forçant l’interprétation des faits. C’est ainsi que l’on fabrique une conscience nationale. En Wallonie, celle-ci devait recouvrir  une mémoire populaire encore imprégnée par la France et la légende napoléonienne. Mais, on le sait, c’est dans la partie flamande du pays que cette nouvelle identité nationale (francophone) a soulevé le plus de résistance. La Belgique se reconnaissait volontiers dans le passé de la Flandre et du Brabant (et moins dans l’histoire de la principauté de Liège, avec ses accents francophiles), mais cela ne compensait pas. Ce premier compromis à la belge, visant à imposer une culture commune à tous les habitants du royaume, est devenu caduque avec le passage au suffrage universel.  La classe dominante a eu beau nier l’existence de deux peuples, la démocratisation de la vie politique a déchiré le voile et mis fin au projet de la Belgique unitaire.

La première guerre mondiale a certes exalté la ferveur patriotique, en Belgique comme ailleurs, mais elle a aussi, et plus durablement, nourri la dynamique du mouvement flamand. Les tensions linguistiques ont poussé les historiens de métier, dans les universités, à se dégager de la fiction belge et à considérer des ensembles culturels plus homogènes : Flandre et Pays-Bas d’un côté, Wallonie de l’autre (dont on pouvait seulement dire qu’elle était une terre romane, avec une identité plutôt… française). Néanmoins, ni cette nouvelle approche historique (à laquelle se référaient les mouvements flamand et wallon centrifuges) ni le conflit communautaire lui-même n’ont balayé les mythes nationaux de la Belgique unitaire, entretenus, répétés, confortés par l’école primaire et les cercles de pouvoir attachés au maintien de l’Etat belge.

Evidemment, l’autosuggestion a ses limites. La réalité de l’Etat belge, c’est qu’il n’en finit pas de se désagréger, ne pouvant survivre qu’à la condition de se diviser, avec des freins puissants qui conduisent à une complexité institutionnelle unique au monde. Mais les effets de cette évolution ne sont pas les mêmes au nord et au sud de la frontière linguistique. La Flandre a tiré parti de son autonomie accrue pour approfondir une authentique conscience nationale flamande, avec une mémoire collective en grande partie dégagée du cadre belge. Sa classe dominante est partagée quant à l’utilité de maintenir celui-ci (sous une forme adaptée). Question de pertes et de profits. En Wallonie, le calcul est différent. Le militantisme wallon ne fait plus recette : qu’il soit régionaliste, indépendantiste ou rattachiste, il semble avoir perdu sa pertinence à mesure que la Région recevait des compétences nouvelles. Pas de porte de sortie. On parie sur la stabilisation de l’Etat belge et on est prêt à en payer le prix. Bien des responsables politiques ont l’air tétanisés, sans vision, sans envergure, sans le moindre sens de l’histoire. Ainsi, paradoxalement, le sentiment wallon est au plus bas quand la Wallonie doit prendre en main son destin.

« Amour sacré de la patrie, rends-nous l’audace et la fierté. » Ces paroles chantées au moment de la révolution belge (une révolution pour se détacher des Pays-Bas et, dans l’esprit de beaucoup, pour redevenir français) résonnent à présent comme une complainte, car il est possible que cela coince encore entre Wallons et Flamands. L’opinion wallonne, loin de vivre cette évolution comme une émancipation, se réfugie dans le fantasme. Elle s’accroche à une représentation de la Belgique qui a pris forme au XIXe siècle et qui n’est pas du tout adaptée à un Etat fédéral centrifuge où la concurrence entre les entités fédérées, déclarée ou sournoise, est beaucoup plus réelle que le fédéralisme de coopération, formule creuse aux effets anesthésiants.

N’ayons pas peur de le dire : cette situation est préjudiciable à la Wallonie. La faute en revient aux Wallons eux-mêmes, aux médias, à la classe politique, aux milieux académiques. C’est une sorte de démission collective.  A tous, il faut conseiller de se (re)plonger dans l’histoire et d’en sortir moins belges et plus wallons. Pour commencer, rien de tel que le livre de Yannick Bauthière et Arnaud Pirotte, dont on trouvera une présentation sur le site de l’éditeur français (de Bretagne, car la Wallonie a son particularisme, elle aussi).

Georges R.

A lire également, à la veille du 14 juillet, cet article de l’an passé : Liège fête le 14 juillet depuis 75 ans, et après ?

Cela sent la rentrée

Cela sent la rentrée. Mais cela sent aussi un peu la fin.

Sur un mode littéraire, cela donne ceci : « J’ai beau regarder. Il n’y a plus rien. La Belgique a disparu. Sans retour. A-t-elle un jour existé ? Combien de gens sur terre en connaissent l’existence ? Je ne sais où je suis. A quelle époque ? A quel endroit ? La vie est mon pays. Qu’est-il devenu ? Mon pays, c’est moi. Que suis-je sans pays ? Que vais-je devenir ? Comment combler ce vide ? A quoi sert un pays ? »

Ces lignes sont de Patrick Roegiers, cet écorché de la « belgitude », exilé volontaire en région parisienne, qui dédie son nouveau livre, « Le Bonheur des Belges », « à ceux qui partent, parce qu’il faut se sauver du naufrage ! ». « La Belgique demeure ma fantasmagorie créatrice, mais je l’ai quittée pour ne plus revenir », précise-t-il.

Ce livre a fait l’objet d’un entretien avec Patrick Rogiers, à découvrir dans le dernier numéro du Vif/L’Express (lien).

Cela sent la rentrée. Mais cela sent aussi un peu la fin.

Sur un mode politique, cela donne ceci : « Au sud du pays, les francophones attendent, impuissants, devant cette chronique d’une débâcle annoncée. Car, si Bart De Wever sort grand vainqueur, le 14 octobre, tout indiquera qu’il aura course gagnée en 2014. (…) Vu de l’autre côté de la frontière linguistique, ce scénario catastrophe se résume en une phrase : les francophones ne sont pas maîtres de leur sort. L’acter ne doit pas être source de résignation, mais bien de détermination. Celle de se préparer au pire, l’éclatement du pays. Pour cela, il faut d’abord que les présidents de parti fassent taire leurs rivalités et planchent, ensemble, sur l’avenir de la Wallonie et de Bruxelles. »

C’est ce que Véronique Lamquin écrit dans l’édito du Soir d’aujourd’hui (lien).

La Libre, quant à elle, publie une interview de Rudy Demotte qui voudrait sans doute nous rassurer sur sa détermination à redresser la Wallonie d’ici à 2022. L’impression qu’il donne est pourtant de brasser des mots pour en faire une mélasse. On ne sent pas le souffle d’un projet. Que l’on en juge par ce lien. Si projet il y a, c’est celui de travailler dans la continuité. Point.

Bien sûr, en France aussi, le pouvoir doit se montrer à la hauteur des problèmes actuels. Mais convenons que la situation de la Wallonie est particulière. Il lui faudra bientôt ne plus compter que sur elle-même, sous l’oeil pas toujours bienveillant de la Flandre.

Cela sent la rentrée. Mais cela sent aussi un peu la fin.

Petite chronique de la langue française.

Notre ami Pierre Mélot nous propose l’article qui suit. Celui-ci paraîtra prochainement dans le périodique « L’ Amicale » de l’Ecole Normale Jonfosse (Haute Ecole de la ville de Liège).

Petite chronique de la langue française

Le monstre et l’estropié

Beau titre pour un roman d’épouvante anglo-saxon, isn’t it ? Pour les amateurs de grands frissons, désolé ! Le dialogue et les développements qui vont suivre ne vous emmèneront pas dans les profondeurs glauques de l’East End londonien. Ils ont pour cadre la Belgique d’aujourd’hui et relèvent de son quotidien le plus ordinaire. Attachez quand même vos ceintures, il va y avoir des secousses !

Lu à deux jours d’intervalle dans le journal LE SOIR :

Mercredi 9 mai 2012, page 7, rubrique «La société», sous le titre

«20 ans de parcs à conteneurs» : «Chaque Wallon dépose 290 kilos de déchets par an dans les parcs à conteneurs. (…) »

Vendredi 11 mai 2012, page 22, rubrique «Liège», sous le titre

«Vingt ans de recyparcs» : «Intradel, intercommunale de traitement de déchets en région liégeoise, fêtera les 20 ans de ses recyparcs le 12 mai. (…)»

* * *

Avez-vous buté sur l’un ou l’autre mot à la lecture de ces deux extraits de presse ? Probablement pas. Pourtant certains de ces mots, tout à fait courants pour nos oreilles de Wallons et de Bruxellois francophones, n’en constituent pas moins un sujet d’étonnement ou même un point d’interrogation pour les étrangers de passage par notre petit territoire. Pour illustrer le caractère déroutant (pour les non-initiés) des mots en question, je reproduis ci-dessous le dialogue dont j’ai été témoin dernièrement, dans le hall d’entrée de mon immeuble, entre un étudiant français fraichement installé à Liège et un résident ʺdu cruʺ en train de lever sa boite aux lettres.

* * *

Étudiant :

Bonjour, monsieur. Je suis étudiant français en Belgique depuis quelques mois, et je me pose encore des questions sur certains usages de votre pays…

Résident :

C’est normal, un peu de patience ! Qu’est-ce qui vous embarrasse ?

É :

J’ai un fauteuil de bureau abimé dont je veux me débarrasser. Un ami belge de la fac m’a dit de l’apporter au parc à conteneurs. Mais sur l’avis affiché ici dans le hall d’entrée, j’apprends que les objets au rebut doivent être déposés dans un recyparc. Alors, parc à conteneurs ou recyparc ? Je me demande où aller avec mon fauteuil…

R (éclatant de rire) : Ah, mon jeune ami, je comprends votre perplexité. Vous connaissiez déjà l’humour belge, hein ? Coluche n’est pas tout à fait oublié… Eh bien, il y a aussi le parler belge ! Il faudra vous y faire.

É : Je m’y fais, je m’y fais. Mais il me reste encore quelques énigmes à résoudre…

R (mi-drôle, mi-sérieux) : Tant mieux, ça vous fera des souvenirs pour la retraite… Bon, pour votre fauteuil, pas de souci : déposez-le simplement au fond de la cour, sous l’auvent. Il s’en ira lundi prochain avec les autres objets au rebut. Il y a un enlèvement des encombrants tous les mois.

É : Super !

R : Quant aux «parcs à conteneurs» et aux «recyparcs», rassurez-vous : c’est la même chose ! Ce sont des mots compliqués ou curieux pour désigner ce que vous appelez très clairement en France une «déchetterie».

É (interloqué) : Pourquoi deux mots alors ?

R : Excellente question !  Ma réponse tient en une phrase : parce qu’en Belgique, on n’aime pas faire simple quand on peut faire compliqué…

É : Vous croyez peut-être que nous ne souffrons pas du même mal en France ?

R (le doigt en l’air) : Ah, monsieur le Français, ici, c’est autre chose : vous venez de débarquer au pays du surréalisme… Nos trois langues et leurs nombreux dialectes se mélangent partout et tout le temps. Et l’esprit flamand, langue pratiquée par la majorité des Belges, se cache très souvent dans le parler de la Wallonie, sans que les gens ne s’en doutent…

É : J’aurais peut-être mieux fait d’aller étudier à Bruxelles, grande capitale francophone.

R (sur le ton de la désolation) : Mon pauvre ami, détrompez-vous ! À Bruxelles, c’est encore pire ! Le dialecte local est d’origine flamande à 90 % et les Flamands y sont bien sûr très présents. Ajoutez-y l’invasion actuelle de l’anglais… Résultat : on mélange tout et, à vrai dire, on se complait dans ce climat de bazar linguistique… 

É : Merci pour vos indications à propos de mon fauteuil. Et aussi pour vos explications linguistiques ! Je sais maintenant à qui m’adresser en cas de doute…

* * *

Essayons d’y voir clair. Chronologiquement, le terme «déchetterie» peut revendiquer l’ancienneté puisqu’il remonte, en France, au début des années 1980 quand le tri des déchets est devenu un peu partout une réalité. Son mode de construction se comprend aisément. Comme point de départ : un nom commun désignant une substance au sens large (ici : déchet) auquel est accroché, après redoublement du «t», le suffixe «erie», forme élargie de «ie», qui indique «une qualité, une action, le résultat de cette action, le lieu où elle s’exerce, une collection, une industrie» (Grevisse 1993, §168, 34). Il s’agit donc d’un «lieu» destiné aux «déchets». On ne peut plus clair. Voilà pour la construction du mot qui repose sur une dérivation suffixale conforme à l’un des modes de formation de mots nouveaux dans la langue française.

Voyons maintenant quel était l’objectif visé par l’administration française quand elle a lancé ce néologisme dans le public. Souvenons-nous qu’à l’époque, on ne parlait pas ou guère de recyclage des déchets. La seule solution pour s’en débarrasser était jusqu’alors la décharge, le ʺtrouʺ, avec le tout-venant des ordures ménagères (que l’on commençait à incinérer). Assez logiquement, ce qui importait pour réussir l’assainissement de l’environnement, c’était d’attirer le public vers un lieu qui lui propose une solution simple et définitive à l’accumulation gênante des déchets dans les ménages et, subsidiairement, dans la nature. Il fallait donc aller droit au but et créer, en même temps que le site ad hoc, une dénomination qui ʺparleʺ au public, une dénomination qui évoque clairement dans un seul et même vocable ʺetʺ les déchets ʺetʺ le lieu où les apporter. Et en plus, une dénomination facile à retenir, qui mette résolument l’accent sur le point de vue de l’usager… et laisse dans l’ombre les préoccupations organisationnelles de l’administration (genre de site, type de bennes collectrices, etc.), susceptibles de brouiller le message. Une fois sur place, le public comprendrait les gestes sélectifs qu’on attend de lui. Idée-force à inculquer pour que ʺça marcheʺ : élimination des déchets = déchetterie.

Tant linguistiquement qu’écologiquement, on peut dire que l’objectif est atteint, les deux aspects de l’opération ayant marché la main dans la main. Le mot «déchetterie» est parfaitement implanté en France jusque dans le moindre petit village. Tout le monde a compris tout de suite et sans ambigüité ce mot nouveau aux allures familières, bien vite adopté. De ce fait, tout le monde sait où se trouve la déchetterie la plus proche, ʺsaʺ déchetterie, tout le monde (ou presque) y apporte avec soulagement et y trie, en suivant de son mieux les consignes données par les préposés, ses déchets et autres vieilleries (tiens, encore un mot terminé par «erie»). Autre chose, qui a toute son importance sur le plan de la communication : aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce mot aux senteurs pourtant peu ragoutantes vous a déjà un petit air de dépollution bien engagée, de salubrité en marche. Quant à son côté accrocheur, ne serait-il pas dû à sa proximité phonique avec ses cousins «boulangerie, pâtisserie, chocolaterie…» ? Pas impossible. Les publicitaires savent que la sonorité plaisante d’une marque commerciale peut contribuer à faire adopter plus facilement un produit nouveau.

Notons, par souci d’être le plus complet possible, que l’usage hésite encore sur l’orthographe. On en rencontre actuellement trois dont l’une, probablement, finira par supplanter les deux autres : 1) «déchetterie» (la plus répandue), apparue en premier lieu et en tant que nom déposé sur le modèle de «billetterie» (seul autre dérivé formé avec le suffixe «erie» et le redoublement du «t») ; 2) «décheterie» (moins fréquente), sur le modèle classique de «bonneterie, briqueterie, mousqueterie, papeterie, parqueterie, etc.» ; 3) le Conseil supérieur de la langue française (France, Belgique, Québec, Suisse) recommande «déchèterie» (encore peu répandue mais en progression), ajoutant un accent grave sur le «e» pour mettre l’orthographe en conformité avec la prononciation (dans le respect des rectifications orthographiques de 1990). Précision utile : comme le préconisent ce Conseil et l’Académie française, qui ne veulent rien imposer qui n’ait été soumis à l’épreuve du temps, l’usage tranchera. (N.B. : le suffixe «erie», très vivant et très productif, sert à former de nombreux noms, parmi lesquels les récents : bouquinerie, carterie, crêperie, imagerie, saladerie, tarterie, etc.)

* * *

Disons maintenant un mot des deux termes qui ont cours en Belgique francophone – «parc à conteneurs» et «recyparc» – et qui se font une espèce de concurrence, le second ayant fait son apparition plus tardivement alors que le premier commençait à s’installer dans le vocabulaire courant. À vrai dire, il serait assez frustrant de n’en dire qu’un mot tant la question mérite qu’on s’y attarde. Lançons-nous donc hardiment dans l’analyse – oserions-nous dire ? – dans la dissection des deux challengeurs.

Apparue ʺsur le marchéʺ belge francophone du tri des déchets (en même temps que son alter ego flamand «containerpark» – Belgique oblige !), la locution nominale «parc à conteneurs» intrigue, à juste titre. Proclamons-le d’entrée de jeu et sans hésitation : nous avons là un bel exemple de monstre lexical. À mettre au plus vite au musée des horreurs linguistiques ! Long, lourd et obscur, voilà les trois caractéristiques de cette ʺcréationʺ, pur produit d’une administration confuse dans la présentation de ses missions. Expliquons-nous. Long, chacun en conviendra sans peine : trois mots (plutôt qu’un seul) articulés l’un à l’autre à la manière d’un patronyme à charnières. Vous avez dit concision ? Lourd, cela saute aux yeux : que de tension physiologique – auditive, pour capter cet assemblage singulier en entier, et – articulatoire, pour l’extraire complètement de sa bouche ! (Et même – visuelle quand il s’agit de le lire, et – digitale quand il s’agit de l’écrire… ce qui, heureusement, n’arrive pas souvent !)

Mais ces deux défauts ne sont rien à côté du troisième : l’obscurité. Voyons cela. Si l’on fait abstraction, pour le mot «parc», de son acception «d’étendue végétale, souvent destinée à la promenade, et de celle d’un enclos où l’on garde un enfant, où l’on élève des animaux ou qui est doté d’un statut particulier», on comprend que cette locution désigne, au sens strict, un «lieu clos où sont entreposés des conteneurs», par exemple dans les docks d’un port ou sur l’aire de stationnement d’une entreprise. Et qu’est-ce qu’un «conteneur» ? C’est une «caisse métallique ou en matière plastique, de dimensions diverses et souvent assez grande, destinée au stockage et au transport de choses». Or je vous le demande : où est présente, explicitement, dans le groupe nominal «parc à conteneurs», l’idée de «déchets» que les autorités belges imaginent attachée à ce genre de dépôt ? On a beau sonder les «parcs» dans tous les sens et scruter les «conteneurs» dans leurs moindres recoins, nulle trace de «déchets» dans la chaine des voyelles et des consonnes de ces deux mots… Ils ont pourtant droit de cité, pompeusement unis dans un bel abus de langage, sur les panneaux de signalétique de nos villes et de nos villages !

L’administration belge a un peu oublié que toute chose, comme toute personne, a droit à une identité, et que son appellation en est un élément essentiel. Mal nommer les choses, c’est se tromper, soi-même et autrui, sur leur identité, leur nature, leur affectation. On finit par ne plus savoir au juste à quoi l’on a affaire… ʺAh, votre parc à conteneurs, au fond c’est une déchetterie !ʺ aurait pu s’exclamer le jeune étudiant français. ʺIl fallait le dire !ʺ Eh oui, il fallait le dire. Mais voilà, on ne l’a pas dit. On a même dit tout autre chose…

Les tenants de ce malheureux belgicisme (oui, oui, il y en a aussi de très heureux !) rétorqueront, pour le défendre, que la langue française a forgé, sans que quiconque y trouve à redire, d’innombrables locutions nominales sur le même modèle : «cloche à fromage», «clé à molette», «pied à coulisse», «pince à sucre», «roue à aubes», «verre à vin», etc., et même le fameux «moule à gaufre» du capitaine Haddock ! Sur ce point, ils ont bien sûr raison. Nous les invitons néanmoins à considérer, dans ces exemples, chacun des éléments de départ pris isolément : «pince / sucre», «roue / aubes», «verre / vin», etc. et à examiner ensuite ce qu’ils sont devenus, à l’arrivée, dans les locutions nouvelles «pince à sucre», «roue à aubes», «verre à vin», etc. Ces locutions pèchent-elles par absence de rapport direct, pertinent avec les éléments de départ ? La réponse est évidemment non. Une «pince à sucre» est bien une pince conçue pour saisir des morceaux de sucre, une «roue à aubes» est bien une roue équipée d’aubes, un «verre à vin» est bien un verre destiné à contenir du vin, etc. Conclusion : rien de critiquable dans ces locutions nominales, rien de comparable avec le pesant et inadéquat «parc à conteneurs» qui, rappelons-le, ne renferme en rien l’idée de déchets.

* * *

Et le petit frère «recyparc», venu au monde plus tard ? Ses parents administratifs lui ont-ils légué un capital génique lui assurant une morphologie plus avenante ? Hélas non ! Lui non plus n’a pas été gâté. Certes il n’a pas hérité, comme son frère ainé «parc à conteneurs», de lourdes tares tératogènes lui venant des mêmes géniteurs. Il connaitra ʺsimplementʺ une triste vie… d’estropié. Et méritera – si l’on peut dire – lui aussi une place en vue, quoique un degré plus bas, dans le même musée des horreurs linguistiques.

Avant de nous pencher sur le handicap qui va accompagner l’infortuné «recyparc» tout au long de son existence belge, méditons un instant cette réalité : il en va des mots – créations vivantes qui naissent, s’usent et disparaissent – comme il en va des humains. Ils sont à l’image de leurs créateurs. Comment pourrait-il en être autrement ? Si les créateurs sont affectés d’une quelconque anomalie génétique, d’une atrophie, il y a de fortes chances que leurs descendants en héritent et naissent à leur tour difformes ou incomplets.

Le rejeton administratif « recyparc » nous donne la preuve éclatante de la similitude qui existe entre les mots et les humains. Remarquable exemple d’atrophié lexical (nous allons le démontrer), ce mot ne peut être sorti que de l’esprit d’un créateur… comment dire ? culturellement atrophié ? La vérité, certes un peu dure, ayant été dite sur les faiblesses linguistiques de nos autorités administratives, décortiquons ensemble ce ʺhandicapéʺ que ces dernières tentent de faire passer pour un vocable normalement constitué.

Commençons par attirer l’attention sur l’ordre des éléments qui constituent le curieux mot-valise «recyparc». Il saute aux yeux que les créateurs de ce terme ont choisi (peut-être sans le savoir) le mode de formation germanique des mots composés, vraisemblablement sous l’influence de l’anglais omniprésent, et que l’on peut ramasser dans la formule grammaticale un peu sèche : «le déterminant précède le déterminé». En termes plus concrets : «le complément (recy) précède le sujet (parc)» ou : «le secondaire précède le principal». Exemples : football, lipstick, playground, swimming pool, teapot, etc. On sait que le français procède habituellement selon la logique inverse, soit le principal (le sujet) d’abord, le secondaire (le complément) ensuite. Exemples : abat-jour, coupe-feu, hache-viande, porte-plume, presse-papiers, taille-crayon, etc. Pour les spécialistes, les langues germaniques sont dites ʺsynthétiquesʺ, le français ʺanalytiqueʺ. Mais bon, ne chicanons pas ! À la limite, s’il faut suivre la mode – anglo-américaine – pour mieux sensibiliser le public au tri sélectif, pourquoi pas ? L’efficacité avant tout !

Poursuivons. Laissant de côté le «parc», chouchou de l’administration belge déjà rencontré dans le monstrueux «parc à conteneurs», attachons-nous à l’examen du premier élément, le dissyllabique «recy». Et d’abord, isolément qu’est-ce que ce «recy» ? Un tout nouvel anglicisme, un de plus ? Une abréviation belgo-belge encore inconnue ? À première vue, mystère. Lançons alors une petite exploration. Si l’on décompose le quatuor formé par les lettres « r – e – c – y », on trouve, en les regroupant par deux, les ensembles distincts «re» et «cy». Pour «re», pas d’hésitation : le préfixe fréquentatif «re» indique la répétition ou le retour d’un processus. De quel processus s’agit-il ici ? Autrement dit, d’où sort ce «cy» ? Avec un peu d’imagination (et quelques connaissances linguistiques de base), on devine que ce «cy» découle du mot «cycle»… amputé des trois dernières lettres. Et qu’est-ce que ce «cycle» ? Sans aucun doute le descendant français du mot latin «cyclus», provenant lui-même du grec «kyklos» signifiant «cercle, roue». Rappelons-nous que pour créer correctement des mots nouveaux exprimant de près ou de loin l’idée de cercle ou de rotation, le français se sert soit du mot complet «cycle» (hémicycle, tricycle, etc.), soit du radical «cycl» (bicyclette, cyclique, cycliste, recycler, etc.), soit des deux radicaux augmentés «cyclo» (cyclomoteur, cyclotourisme, cyclotron, encyclopédie, etc.) et «cycla» (cyclamate, Cyclamed, etc.). Point commun de ces quatre modes de formation de mots : ils s’appuient sur le radical complet «cycl» de la racine (grecque, latine ou française), seul porteur de sens. La syllabe «cy» quant à elle, forme tronquée de «cycle» (privée de deux phonèmes signifiants), est donc un élément boiteux qui n’évoque que de manière très évasive l’idée de cercle ou de rotation. Elle a donc, en soi, une valeur sémantique quasi nulle. Quant à utiliser le radical complet en persistant dans la même voie (c’est-à-dire en gardant le mot «parc», le concept de «recyclage» – réduit – et la construction germanique), cela n’aurait pu donner que le déconcertant «recycloparc», ce qui, convenons-en, aurait plutôt évoqué quelque chose comme un parc pour cyclotouristes…

Il est vrai que la juxtaposition des deux syllabes «re» et «cy» peut induire vaguement l’idée de recyclage (notamment grâce à la présence visuelle de l’ « y »), ce qui a paru suffisant à l’administration pour créer un mot nouveau. Ainsi l’autorité administrative, sans doute hésitante sur l’adhésion populaire au mot complet «recycloparc», a finalement opté pour «recyparc», montrant par là qu’à un contresens probable elle préférait… un estropié certain. Nous en concluons : en tant qu’auteur du néologisme «recyparc», l’administration mérite le bonnet d’âne. N’est pas créateur de mots qui veut… Faisons quand même une réserve. Même si ce mot-valise n’est pas parfaitement construit, il se peut qu’à force de l’entendre et de le lire, le public belge juge le concept de recyclage suffisamment explicite à ses yeux et adopte le mot à défaut d’un autre terme. (Il n’est pas rare que des mots déformés soient consacrés par l’usage). Le mal se transformerait alors en bien et le but final – l’assainissement de l’environnement – serait plus près d’être atteint. Et, au moins, l’inepte «parc à conteneurs» disparaitrait pour de bon de notre vocabulaire.

Encore une dernière observation en guise de comparaison intéressante. Voyons comment une autre langue parlée en Belgique, l’allemand, a nommé les installations de collecte des déchets. Elle aussi a forgé un mot nouveau : le nom composé «Recyclinghof» (première partie prononcée à l’anglaise), terme que l’on peut traduire assez justement par la locution nominale «aire de recyclage». Voilà une création qui répond tout à fait au génie de la langue allemande, en dépit du fait qu’elle contienne le mot «recycling» emprunté à l’anglais, chose courante en allemand et moins choquante qu’en français. (N.B. : l’allemand a forgé dans ce domaine une série de mots usuels, tout à fait germanisés, sur le modèle anglais : recyceln = recycler ; recycelbar = recyclable ; Recyclingpapier = papier recyclé, etc.). Dans le cas de «Recyclinghof», remarquons que le mode de construction germanique des mots composés (le déterminant précède le déterminé) a été respecté et que c’est le mot complet «recycling» = «recyclage» qui a été retenu. La clarté est donc sauve ! Certes, à nos yeux de francophones, ce nom composé est un peu long, mais la langue allemande, très coutumière du procédé, n’y voit rien d’anormal. (N.B. : à Eupen, Saint-Vith et dans les communes germanophones avoisinantes, le terme usuel est «Containerpark» – re-Belgique oblige ! On trouve aussi «Wertstoffhof» = «aire de matériaux recyclables», terme plus approprié).

Nous voici arrivés au terme de notre réflexion sur deux belgicismes ʺmal foutusʺ et très enracinés dans notre quotidien. Inutile de les répéter, ils sont maintenant bien identifiés, de même que leurs défauts de conception. Leur ou leurs auteurs resteront bien sûr ʺadministrativementʺ anonymes et nous ne pourrons pas les poursuivre avec notre règle pour leur taper sur les doigts ! En revanche, il nous semble qu’une seule conclusion s’impose sur le sort à réserver par le public à ce monstre et à cet estropié : jetons-les sans pitié dans la première déchèterie venue !

                                                                                                        Pierre Mélot

Ô Belgique, ô mère chérie

Le 21 juillet, jour de la fête nationale en Belgique, il convient de penser très fort à ce pays, à son histoire, à sa réalité d’aujourd’hui. Plus nous y pensons, toutefois, et moins nous acceptons de nous y enfermer. N’en déplaise à ceux qui se laissent encore émouvoir par les symboles de l’État belge, nous pensons qu’il est urgent de tourner la page.

Puisque ce sont les vacances, nous avons de la lecture à proposer. Le 25 mai passé, le Vif/L’Express  a consacré sa couverture au « couple raté » qui a pour nom la Belgique : voici les articles de ce dossier.

Un peu dur de parler de couple raté ? On est loin du roman national, façon « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Qui ne se souvient du discours de Lionel Vandenberghe, alors président du Comité du pèlerinage de l’Yser, plus tard membre du parti Spirit (en cartel avec le sp.a) ? En 1993, devant 35 000 personnes (et non des moindres), alors que la Belgique se mue en un Etat fédéral, il s’adresse aux Wallons, par-delà la frontière linguistique :« Amis wallons, nous avons vécu 160 ans ensemble et n’avons jamais été vraiment heureux. Divorçons ! Séparons-nous d’un mutuel consentement ! Allons chez le notaire et comme les Tchèques et les Slovaques, comme des gens adultes, réglons le problème de Bruxelles et du partage de la dette. »

Paroles d’un excité linguistique ? Au même moment, le ministre-président de la Communauté flamande annonçait que l’horizon de la Flandre était désormais le confédéralisme.

Bien sûr, il ne manque pas de Belges, surtout francophones, pour invoquer les grands mythes de la Belgique de toujours. La Belgique a son catéchisme national dont les effets n’ont pas disparu. Le problème est que, globalement, la Flandre a une autre vision de l’histoire. On partage sans doute le goût des moules et des frites, mais la mémoire collective est orientée autrement du côté flamand.  Déjà en 1896, le jeune August Vermeylen, futur sénateur socialiste et futur recteur de l’université de Gand (flamandisée), gémissait en pensant à la révolution belge : « …la Flandre n’avait plus d’âme, plus de conscience. Elle se laissa entraîner dans la révolution de l’année 30 : jamais révolution plus stupide ne fut déclenchée à la suite d’influences étrangères ! Nous fûmes livrés pieds et poings liés, le français devint la seule langue officielle… »

Pour le mouvement flamand, cette Belgique-là n’était tout simplement pas supportable. Mais en 1970, la Flandre était en position de force.

« Selon Lode Claes, les Flamands, en tant que peuple majoritaire, ont commis une erreur impardonnable en réclamant le fédéralisme. Le fédéralisme signifie que les règles démocratiques sont mises de côté au profit d’une minorité. D’un point de vue historique, ce fut d’ailleurs la minorité wallonne qui, par crainte de la majorité flamande, exigea la première le fédéralisme ou la scission administrative. Avant la Première Guerre Mondiale, l’homme politique socialiste wallon Jules Destrée avait déjà brandi la menace d’une scission administrative dans sa lettre ouverte au Roi, où il affirmait qu’il n’y avait pas de Belges, mais des Flamands et des Wallons.

« Les politiciens wallons comme Destrée étaient inquiets de l’évolution démographique: alors qu’en 1880, la croissance naturelle de la population wallonne était plus ou moins semblable à celle de la population flamande, elle s’était réduite à un tiers de la croissance flamande en 1914. Paradoxalement, l’instauration du suffrage universel, pour lequel les socialistes avaient milité avec tant d’ardeur, menaçait de rayer la Wallonie de la carte politique.

« En juillet 1914, Destrée pensait avoir trouvé la solution: une loi ne pourrait être adoptée qu’à la majorité de chaque groupe linguistique. Les projets fédéralistes de Delaite, de 1898 et 1912, prévoyaient, quant à eux, que le gouvernement belge serait composé paritairement d’un nombre égal de ministres flamands et wallons…

« Comme le comprit très bien Lode Claes, il est en effet exceptionnel qu’un peuple majoritaire soit demandeur en matière de fédéralisme. Dans la Nieuwe Encyclopedie van de Vlaamse Beweging, Harry Van Velthoven fait observer que la Flandre occupait une bonne position en 1970: « Juste avant la révision de la Constitution de 1970, la Flandre était en bonne position. Sur le plan démographique, son importance relative n’avait cessé de croître et, dès 1965, elle disposait pour la première fois d’une majorité parlementaire absolue à la Chambre (107 sièges sur 212). Au milieu des années 60, la Flandre était devenue la région la plus forte sur le plan économique et les deux vitesses s’étaient inversées. Sur le plan sociologique, elle était en passe d’atteindre l’équilibre en ce qui concerne l’occupation de postes d’élite, en tendant vers une proportion de 60/40 conforme à la réalité démographique. Sur le plan culturel, on avait atteint l’homogénéité linguistique. « »

Qui a tenu ce discours ? Un Flamand attaché à la Belgique ? Non, ce texte est extrait d’une « proposition de résolution relative au démembrement de l’Etat belge » déposée en 2006 par le Vlaams Belang. De vrais extrémistes, ceux-là, connus pour leur retentissant « België barst ». Pourtant, à la stupeur des francophones, tous les partis flamands acceptèrent de prendre en considération cette résolution du Vlaams Belang « étayée par une présentation totalement déformée et partisane de l’Histoire de la Belgique qui ne peut que pousser à la haine contre les francophones », selon les mots de Christian Laporte dans La Libre Belgique (3 juin 2006).

A coup sûr, il y a de la subjectivité, et même de la mauvaise foi dans le texte en question, mais il présente un point de vue qui, somme toute, vaut bien celui de la Belgique unitaire. De toute façon, il est vain de raisonner la mémoire quand elle s’accroche à des impressions fortes. L’historien Bart De Wever ne voit pas les choses autrement que les auteurs de cette résolution du Vlaams Belang. Pour une majorité de Flamands, l’histoire de Belgique est celle-là. 

 Il faut (re)lire ce texte, non pour adopter le point de vue flamand, mais pour se défaire d’une certaine idée de la Belgique :  à lire ici.                                                                  

G.R.

Liège fête le 14 juillet depuis 75 ans : et après ?

Par Georges Régibeau

Le 14 juillet, grand feu d’artifice et bal populaire à Liège. Depuis 75 ans.

On y va par goût de la fête, il n’y a pas lieu d’y voir une intention politique. Avec le temps, la ferveur francophile a tellement disparu qu’on ne sait pas pourquoi Liège fête le 14 juillet. Même si la Belgique est au bord de l’éclatement, pas question de se jeter dans les bras de la France, entend-t-on.

Il est loin, le climat passionnel de l’entre-deux-guerres. On a peine à croire qu’il y a trois quarts de siècle, vingt mille Wallons se rassemblaient à Waterloo pour affirmer leur indéfectible attachement à la République française.

Faut-il remuer l’histoire pour sentir de quoi on est fait ?

Beaucoup sont allergiques à la poussière du passé : Waterloo, le Congrès de Vienne, la révolution pour se détacher des Pays-Bas, l’impossible retour à la France, la création d’un État belge francophone… Il n’est pas inutile de prendre un peu de recul. En 1830, les Liégeois ne se sentaient pas encore belges.

Pour Liège, ancienne capitale largement ouverte à l’influence française, la collaboration avec Bruxelles et l’expansion industrielle lui ont toutefois permis de s’attacher, sans réserve, au nouveau pays sorti de la révolution belge. Mais, dans cette Europe des nationalités, tandis que le lion flamand se relevait d’un long sommeil, modifiant peu à peu la nature et le caractère de la Belgique, la fragilité du jeune État fut bientôt confirmée. Allait poindre, à Liège plus qu’ailleurs, le besoin d’affirmer son identité wallonne, voire française.

Ce temps est révolu, dira-t-on, le monde a changé. C’est oublier que la décision politique repose avant tout sur un rapport de force, aussi feutré soit-il, et que le clivage identitaire, en Belgique, est loin d’avoir disparu (en fait, il n’a jamais été aussi déterminant). Ce pays ne tient plus qu’à un fil et pourtant les Wallons semblent incapables de tourner la page et de s’imaginer comme une région de France.

Pour se persuader qu’il n’en fut pas toujours ainsi, il suffit de remonter aux origines du 14 juillet liégeois, il y a 75 ans.

Remontons même un an plus tôt, en 1936. On n’avait pas eu le temps d’oublier la Grande guerre, la victoire finale et la remise de la Légion d’honneur à la Ville de Liège dans une ambiance de liesse populaire à peine imaginable aujourd’hui, quand on entendit revenir le bruit des bottes à la frontière allemande.

La montée en puissance de l’Allemagne nazie, revancharde, inquiétante, réveillait, à Liège, un sentiment de communion sincère et patriotique avec la France. Mais la Belgique avait cessé d’être au diapason de la Cité ardente. « Los van Frankrijk », martelait-on du côté flamand. Plus d’alliance militaire avec la France. Retour à une illusoire neutralité. Quand le gouvernement belge s’est engagé dans cette voie, beaucoup de Wallons, de Liégeois, se sont sentis piégés, trahis. Pour eux, face à l’Allemagne nazie, le camp de la France était plus que jamais celui de la liberté.

Le sentiment d’une identité commune avec la France se mêlait au rappel que Liège avait une histoire et une identité qui ne devaient rien à la Belgique. Ainsi, le tricentenaire de l’assassinat de Sébastien Laruelle, en 1937, fut l’occasion de convoquer les fantômes du passé dans la brûlante actualité du moment : bourgmestre et tribun populaire francophile, opposé à la maison de Bavière et assassiné pour le compte des Habsbourg, Sébastien Laruelle prenait figure de symbole et cristallisait tout ce que pouvait recouvrir, alors, le sentiment principautaire. Cette mise à jour de la mémoire collective impliquait les forces vives du « pays de Liège » : historiens, représentants politiques, journalistes.

« Le trait le plus saillant du caractère national des Liégeois, c’est, si l’on peut ainsi parler, une véritable dévotion pour la France », écrivait déjà, en 1910, le grand médiéviste Godefroid Kurth (qui, lui, de culture germanique, préférait l’Allemagne à la France).

En 1937, l’enseignement de l’histoire, à l’ULg, était dominé par Paul Harsin (alors doyen de la faculté de philosophie et lettres) et Léon-Ernest Halkin, tous les deux catholiques et militants wallons, spécialisés dans l’histoire de la principauté de Liège, d’une rigueur exemplaire.

Les responsabilités politiques étaient confiées à des hommes également remarquables, et remarquablement francophiles. Xavier Neujean, le bourgmestre de Liège (ancien ministre), et Auguste Buisseret, son échevin des finances, futur ministre (et bourgmestre), étaient des libéraux dont le cœur battait pour Liège et la France. L’échevin des travaux publics était alors le très socialiste Georges Truffaut, pétri d’idéal, bâtisseur, amoureux de la France : élu député, Georges Truffaut dénonça vigoureusement le neutralisme du gouvernement belge et déposa à la Chambre, en 1938, un premier projet visant à faire de la Belgique un État fédéral.

Proche de ces hommes, on trouvait notamment le poète Marcel Thiry, engagé dans le même combat, inspiré par le même amour de la France. Au-delà de ces personnalités dont l’influence était grande, il faut imaginer l’esprit des militants liégeois de tous bords, des étudiants, de l’homme de la rue. Car la presse n’était pas moins engagée. Olympe Gilbart, pour ne citer que lui, rédacteur en chef du journal La Meuse de 1918 à 1940, également homme politique libéral, professeur à l’ULg, avait été un des fondateurs des Amitiés françaises (en 1909).

1937 à Liège, c’était donc un peu la France. Un esprit de résistance teinté d’irrédentisme français. En célébrant le 14 juillet, la Ville de Liège envoyait un message éminemment politique.

Ce sont à peu près les mêmes hommes qui, avec d’autres, en 1945, se sont réunis en un Congrès national wallon qui révéla  la force du sentiment francophile en Wallonie. A l’issue de ce Congrès de Liège, on se limita, par réalisme, à réclamer le fédéralisme en Belgique mais l’écrivain montois Charles Plisnier lança cet avertissement : «Lorsque nous aurons fait cette expérience ultime et si, comme je le crains, cette expérience avorte, alors –j’entends le dire aujourd’hui – nous serions justifiés à nous tourner vers la France et aucun reproche ne pourrait nous être adressé, car cette expérience nous la ferons en toute loyauté et sans arrière-pensée d’aucune sorte.  Alors nous lui dirions : “Maintenant, France, au secours !” et, croyez-le bien, elle viendra ! »

Que reste-t-il de cet « avertissement » ?

La Belgique a failli disparaître au moment de la Question royale, en 1950, et puis, de querelles communautaires en réformes institutionnelles, on a procédé à des adaptations successives à ce que certains appellent le « modèle belge ». Un modèle dynamique, si on peut dire. Où en sommes-nous aujourd’hui, à la veille d’un nouveau 14 juillet ?

Où en sommes-nous ? Qu’en penserait Charles Plisnier, l’orateur le plus applaudi du Congrès de Liège en 1945 ? L’évolution de la Belgique a-t-elle refoulé ces vieux discours dans les zones grises de l’histoire ? La France a-t-elle encore une place dans la réflexion politique, à Liège et dans le reste de la Wallonie ?

Poser la question, c’est y répondre. En dépit d’une autonomie grandissante, la Wallonie, la Wallonie elle-même a-t-elle encore un sens pour la majorité de ceux qui y vivent ? La fierté d’être wallon ne peut-elle être un atout pour le futur commun de tous ces gens ? L’identité wallonne ne trouverait-elle pas en France un terrain plus favorable à son épanouissement ?

On préfère évacuer ces questions, au prétexte que les enjeux ne sont plus du tout ceux-là. C’est avec une obstination farouche qu’on proclame son attachement à la Belgique. On se complaît dans la crispation identitaire, et tant pis si le désordre institutionnel de la Belgique est devenu une curiosité internationale. Et tant pis si l’avenir est imprévisible. Et tant pis si on se condamne à marcher dans les pas de la Flandre, à ses conditions, de moins en moins supportables.

Évidemment, ce qui peut sembler insupportable aujourd’hui, sera peut-être accepté demain. La Wallonie a-t-elle abdiqué, vraiment ?

Voici le message de Georges Truffaut aux nouveaux venus en politique :

« Vous ne tarderez pas à constater que le Parlement est l’endroit du pays où l’on prend le plus conscience qu’il n’y a plus de Belgique… Vous verrez s’étaler la superbe flamingante pareille à un parvenu dans un fauteuil… Si pour réagir, vous prenez une attitude wallonne, on vous considérera avec pitié, alternativement nuancée de colère et de mépris… »

Depuis, 75 ans ont passé…

(Ah tiens, je ne l’ai pas dit : en 2012, le feu d’artifice est tiré par une société flamande et l’ambiance musicale est assurée par un quatuor anglais spécialisé dans les reprises du groupe Abba. On aura compris que le plus grand mérite de ce 14 juillet liégeois, c’est d’avoir réussi à s’imposer dans le calendrier des festivités locales. Après tout, ce n’est déjà pas si mal.)

Le partage manqué

Monsieur Coche nous a livré ce commentaire. Son intérêt historique nous incite à en faire un article.

Le partage manqué ou comment réveiller la mémoire des Français, des Wallons et des Néerlandais.

   Au dix-septième siècle Henri IV se donna pour objectif de reprendre à l’Espagne les anciens fiefs de France (l’actuel Nord-Pas-de-Calais et la Flandre à l’ouest de l’Escaut) mais aussi des terres d’empire de langue française (l’actuelle Wallonie, sans Liège, et la Lorraine). N’affirmait-il pas: “toute la langue française doit être à moi”. En 1605, il proposa une alliance aux Provinces Unies pour atteindre ce but mais la Hollande rompit l’accord. Richelieu fit une nouvelle tentative en 1634. Il proposa d’abord de créer un Etat sous protectorat franco-hollandais. Puis il proposa un partage qui laissait à la Hollande l’actuelle Flandre et à la France l’actuel Nord-Pas-de-Calais et l’actuelle Wallonie (sans Liège). Prise à nouveau d’inquiétude, la Hollande rompit cet accord. Mazarin ne parvint pas non plus à décider la Hollande. Ainsi le partage n’eut jamais lieu.
   Pourquoi, aujourd’hui, au sein de l’Union Européenne, un tel partage ne pourrait-il pas avoir lieu en rappelant les rétroactes et en associant les quatre parties concernées, plus la RFA et le GD de Luxembourg pour les Cantons de l’Est ?
   Il est particulièrement intéressant de constater qu’au dix-septième siècle, les responsables politiques appréhendaient les spécificités linguistiques de nos régions avec précision puisque l’article 5 de l’accord du 8 février 1835 stipulait notamment: “la partie de la province de Flandres où se parle Wallon, avec les portz de mer jusques à Blancquenberghe exclusivement”. Cette phrase cloue au pilori bien des revendications flamandes à l’encontre de la République. La question bruxelloise, elle, ne se pose même pas.
   Grâce à l’actuelle structure BENELUX, la Flandre et les Pays-Bas pourraient se retrouver dans un ensemble confédéral préexistant (la renaissance de l’Union d’Utrecht, d’où l’importance d’Anvers !). Cela vaut aussi pour la Région bruxelloise qui, non seulement serait reconnue en tant que telle, mais encore retrouverait dans la structure BENELUX la place historique qu’elle détenait dans l’Union d’Utrecht ! Cela vaut aussi pour les Cantons de l’Est désireux de retrouver le GD Luxembourg.
   Les provinces wallonnes, enfin libérées d’un joug germanique séculaire, s’imbriqueraient harmonieusement dans l’Hexagone national.
   Monsieur Demotte, futur élu à Tournai, aimerait-il savoir qu’au dix-septième siècle, il existait une Ligue Wallonne, proche de Richelieu, dont le dessein était d’expulser l’occupant espagnol. Les membres de cette ligue, très influente dans les provinces wallonnes, se nommaient Egmont, Henin, Epinoy, Barbançon, Arenberg et Bournonville. Rêvera-t-il un jour de se hisser au niveau de ces nobles personnages ? Espérons-le. (Le fond historique a été extrait de “Notre Passé Wallon”, Maurice Bologne, Institut Destrée, pages 62 et 63.)

Nous nous permettons d’ajouter que, dans sa lutte contre les Habsbourg, Richelieu pouvait compter sur la sympathie des Liégeois. Au carrefour des influences germanique et française, la principauté de Liège était divisée entre un parti favorable au prince et un parti populaire traditionnellement francophile. L’assassinat de Sébastien La Ruelle, tribun populaire et bourgmestre de Liège, a durablement marqué la mémoire collective des Liégeois.